Les résultats de l’enquête Pisa, publiés le 8 septembre, ont sonné comme un avertissement pour le système éducatif français. Le niveau des élèves français est en baisse, et les tentatives d’explication se multiplient. Parmi les pistes évoquées, celle des écrans revient avec insistance. Mais cette fois, ce ne sont pas seulement ceux des enfants qui sont montrés du doigt, mais aussi ceux des parents.
Édouard Geffray, ministre de l’Éducation, n’a pas hésité à pointer la responsabilité parentale. Interrogé par Le Monde, il a déclaré que « les parents français ont le réflexe de dire « Quelle note as-tu eu aujourd’hui ? », et pas tellement « Qu’est-ce que tu as appris ? » ». Avant d’ajouter : « Sans doute que le téléphone – celui des parents, cette fois – n’y est pas pour rien. » Une hypothèse renforcée par un sondage d’UFC Que choisir publié le même jour, révélant que les Français consacrent en moyenne un tiers de leur temps libre à faire défiler leur écran.
Des « technoférences » qui parasitent la relation parent-enfant
Anne Cordier, enseignante-chercheuse en sciences de l’information et de la communication, travaille au contact d’enfants et d’adolescents sur ces questions. Pour elle, le constat est clair : « On voit bien que la place de l’enfant et de l’ado dans les familles bouge, et les objets connectés intègrent ces reconfigurations. » Ces appareils génèrent des conversations, parfois des conflits entre générations, mais ils occupent aussi une place croissante dans les mains des adultes.
La chercheuse évoque les « technoférences », un concept théorisé par le psychologue Brendon McDaniel. Ce terme décrit ces micro-absences parentales répétées, ces moments où le parent est physiquement présent mais mentalement ailleurs, absorbé par son écran. Ces interruptions parasitent les interactions avec les enfants et, lorsqu’elles deviennent trop fréquentes, peuvent avoir des conséquences néfastes.
« Les enfants et adolescents expriment très clairement le besoin d’avoir des moments hors ligne avec leurs parents », souligne Anne Cordier. Ils peuvent manifester de l’agacement, ou ressentir que leurs parents ne les regardent pas, ne discutent pas suffisamment avec eux. L’experte mentionne le sentiment de « ne pas avoir sa place, de ne pas être suffisamment important ». Une question que les enfants peuvent se poser : qu’est-ce qui compte le plus pour mes parents ?
Des compétences sociales en jeu
Au-delà du sentiment d’importance, ce sont aussi les compétences développées lors des interactions parent-enfant qui sont en question. Le langage, les aptitudes sociales se construisent dans ces échanges. « Les échanges de regard, de langage, c’est extrêmement important dès le plus jeune âge », rappelle Anne Cordier. Si l’usage parental du téléphone est débridé, non contrôlé, il existe un risque de perte de compétence interactionnelle.
Pour autant, la chercheuse appelle à la prudence. Il ne s’agit pas de stigmatiser tous les parents qui se laissent distraire par un écran. « C’est une question de dosage. Les parents ont nécessairement un objet connecté en 2026. L’enjeu, c’est de pouvoir faire en sorte qu’il soit partagé avec l’enfant. Et, s’il ne peut pas l’être, alors son usage est renvoyé au maximum à un autre moment. »
Les adultes sont eux-mêmes soumis à des rythmes personnels et professionnels qui s’accélèrent. Mais Anne Cordier refuse de céder au catastrophisme. « Ce qu’on voit dans les études, c’est que la plupart du temps, cette reconfiguration familiale s’opère de façon positive. Il y a une intelligence parentale à l’œuvre, des médiations efficaces. »
Les écrans, une source de richesse à bien encadrer
L’experte insiste sur un point essentiel : les objets connectés ne sont pas intrinsèquement mauvais. « Il faut placer les objets connectés aux bons endroits, car ils sont aussi une énorme source de richesse, d’échange, de partage. » Un film regardé ensemble, une recherche partagée, une découverte commentée à deux : autant de moments qui peuvent enrichir la relation plutôt que la fragiliser.
La clé réside donc dans l’équilibre et dans la conscience que les parents ont de leur propre usage. Il ne s’agit pas de diaboliser la technologie, mais de reconnaître qu’elle peut, si elle n’est pas maîtrisée, empiéter sur des moments précieux d’attention et de connexion avec les enfants.
L’enquête Pisa a mis en lumière une réalité préoccupante : le niveau scolaire français baisse. Si les causes sont multiples, la question de la présence parentale et de la qualité des interactions familiales mérite d’être posée. Les écrans font partie de nos vies, mais leur place dans la relation avec les enfants doit être réfléchie. Comme le résume Anne Cordier, tout est affaire de dosage et d’intelligence parentale. Les moments hors ligne, ces instants où l’on se regarde vraiment, où l’on s’écoute sans distraction, restent irremplaçables pour le développement et l’épanouissement des enfants.


Laisser un commentaire