Une « mort sociale » assumée pour les plaignantes
« Je passe littéralement à côté de ma vie. » Le constat est brutal, et il émane de Florence Porcel. Depuis son dépôt de plainte pour viol contre Patrick Poivre d’Arvor en 2021, l’écrivaine et journaliste affirme avoir tout perdu : sa vie personnelle, minée par les traumatismes, et sa carrière professionnelle, ses propositions de travail s’étant taries après la révélation de sa démarche dans la presse, sans son consentement.
Ce témoignage, elle le développe dans son nouvel ouvrage-enquête, « Parler ou se taire. Ce qu’il en coûte de s’attaquer à des hommes puissants », publié mercredi 9 septembre chez Hugo Publishing. Fruit de trois années d’investigation, ce livre donne la parole à quatorze autres plaignants ayant osé défier des figures de proue du paysage médiatique et politique français, parmi lesquels l’acteur Gérard Depardieu, le ministre Gérald Darmanin ou encore l’animateur Stéphane Plaza.
Une enquête qui révèle un « système » d’anéantissement
L’enquête de Florence Porcel aboutit à une conclusion qu’elle qualifie elle-même de « douloureuse » : dénoncer une personnalité pour des violences sexistes, sexuelles ou conjugales équivaut, pour les victimes, à subir « une mort sociale, un suicide professionnel et un anéantissement réputationnel ». Elle démonte avec acuité les arguments récurrents opposés aux plaignantes : « Nous ferions “ça” pour la gloire et l’argent, nous aurions dû parler plus tôt si c’était vraiment vrai, nous voudrions briser leurs vies pour le plaisir de nuire, nous nous servirions du tribunal médiatique. »
Pour étayer son propos, l’autrice s’appuie sur un panel de treize femmes et un homme, nés entre les années 1970 et 2000. Connues ou anonymes, d’origines sociales et géographiques diverses, toutes ont en commun d’avoir mis en cause une personnalité. Un échantillon « le plus diversifié possible » pour être « représentatif », explique-t-elle. Parmi ces voix, on retrouve la députée écologiste Sandrine Rousseau, qui a porté plainte en 2016 pour agression sexuelle contre l’ex-député Denis Baupin, et la comédienne Charlotte Arnould, qui accuse Gérard Depardieu de viol.
Un livre salué par les témoins comme une « force » collective
L’ouvrage est perçu par ses contributeurs comme un outil puissant de légitimation. « Florence documente nos ressentis et c’est très fort. Car, nous, les victimes, on a toujours été assignées au ressenti, mais son livre nous sort de là pour dire : c’est un système », affirme Sandrine Rousseau. Charlotte Arnould abonde dans ce sens, saluant le courage de l’autrice qui « y va fort » en formulant « des recommandations osées » pour transformer le traitement médiatique de ces affaires.
Au-delà des témoignages, Florence Porcel souhaite battre en brèche les « fausses croyances » et la « défiance de principe » qui entourent les plaignants. Elle concède que l’attachement du public à une personnalité appréciée est « humain », et qu’il est compréhensible d’en vouloir à ceux qui les attaquent. Pourtant, insiste-t-elle, les statistiques sont claires : le grand public a plus de chances de ne pas se tromper en croyant les victimes. Elle cite notamment une étude de la chercheuse britannique Liz Kelly sur les viols en Europe, qui établit que « les fausses allégations représentent 6 % des cas ».
Un « entre-deux » judiciaire épuisant et une lueur d’espoir
Pour Florence Porcel, porter plainte relève d’« un désir absolu de justice, une manière de se reconstruire, le seul moyen d’avancer après les violences ». Mais elle décrit aussi le poids considérable de la procédure : « Faire appel à la justice, c’est aussi mettre sur “pause” une partie de nous-mêmes : pendant toute la durée de la procédure, nous devons cohabiter en permanence avec le soi du passé, celle qui a été violentée et qui est lourde à porter. C’est un entre-deux très inconfortable, pesant, anxiogène et épuisant. »
Interrogée sur le risque de décourager d’éventuelles plaignantes, l’autrice assume pleinement son choix : « J’ai parfaitement conscience que je ne dresse pas un tableau très reluisant, mais cela me paraît d’utilité publique d’informer. » Son ambition est grande. Elle espère marquer un tournant : « Si on change de paradigme, on change le monde. »
En définitive, « Parler ou se taire » s’impose comme un document essentiel qui révèle l’ampleur des représailles sociales et professionnelles exercées contre les victimes. L’enquête de Florence Porcel ne se contente pas de dresser un constat accablant ; elle propose des pistes concrètes pour inverser la charge de la preuve sociale et offrir enfin aux plaignants un espace de justice et de reconstruction. Un livre nécessaire pour comprendre pourquoi, trois ans après #MeToo, la parole reste un combat.


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