Plutôt que de parcourir plusieurs villes, Céline Dion a choisi de poser ses valises à Paris pour une vingtaine de concerts à La Plénitude Arena de la Défense, jusqu’au 17 octobre. L’icône québécoise, qui y reviendra au printemps 2027, a notamment privilégié ce format pour préserver sa santé. Mais ce modèle, loin d’être inédit, séduit aussi de plus en plus d’artistes internationaux — et pose de sérieuses questions environnementales.
Un format plébiscité par les stars internationales
Shakira s’installera par exemple ce vendredi 18 septembre à Madrid pour une douzaine de dates, dans un stade monté spécialement pour l’occasion. De son côté, Harry Styles enchaîne 30 concerts à New York, jusqu’à la fin octobre, pour la plus longue résidence de sa tournée Together, Together. En 2024, la chanteuse Adèle avait elle aussi opté pour ce format, faisant construire une arène éphémère à Munich, en Allemagne, pour y donner dix concerts.
À première vue, on pourrait penser que ce format réduit considérablement l’empreinte écologique des tournées. En effet, il évite aux artistes de multiplier les déplacements, qui se font souvent en jets privés et sont donc particulièrement polluants. Cela avait été par exemple largement reproché à Taylor Swift lors de sa tournée aux États-Unis : le site américain Business Insider calculait en effet que la chanteuse aurait passé environ 166 heures dans les airs pendant ce volet des Eras Tour.
Autre avantage : lors des concerts en « résidence », le décor n’est monté qu’une seule fois et les équipes techniques n’ont pas à se déplacer. Mais les émissions ainsi évitées sont malheureusement largement rattrapées par un autre poste, souligne le cabinet de conseil Greenly : les déplacements du public.
Des centaines de milliers de spectateurs convergeant vers un seul point
Une « résidence », comme celle de Céline Dion, conduit en effet des centaines de milliers de personnes à se déplacer, faisant drastiquement grimper le bilan carbone de l’évènement. « Là où une tournée classique amène le spectacle à des dizaines de publics différents, une résidence demande à un public unique, potentiellement mondial, de converger vers un seul point », résume Greenly.
Un constat partagé par Gwendolenn Sharp, qui travaille depuis 2016 à la transition environnementale du secteur de la musique et a fondé l’association The Green Room. « Si l’on parle d’impact carbone, la plus grosse part, pour les festivals comme pour les grands concerts dans les stades et les arénas, vient des déplacements du public », explique-t-elle au HuffPost.
Or concernant la résidence de Céline Dion, « une part importante du public vient de l’étranger, parfois de très loin, notamment du Québec », souligne Gwendolenn Sharp. À cela il faut ajouter des spectateurs venus des quatre coins de la France et de l’Europe. Selon Greenly, les déplacements des spectateurs représentent au moins 333 000 tonnes équivalent CO2. À titre de comparaison, un trajet Paris-New York en avion représente 1 tonne équivalent CO2.
Cela ne signifie pas pour autant qu’une tournée classique est exempte d’impact environnemental. Les déplacements des spectateurs restent l’un des principaux postes d’émissions, auxquels s’ajoutent notamment ceux des artistes, des équipes techniques et du matériel, ainsi que la consommation d’énergie et la logistique nécessaire à chaque étape. Mais le format « résidence » s’avère encore plus polluant.
Une responsabilité reportée sur le consommateur
Le rapport de Greenly souligne en outre que « la résidence remet le calcul climatique entre les mains de celles et ceux qui choisissent de venir de loin pour assister à l’événement… Ou de s’en priver ». Autrement dit, la responsabilité environnementale retombe sur le consommateur, et non sur les organisateurs de l’évènement.
Pourtant, ces derniers disposeraient de suffisamment de données pour dresser le bilan carbone des concerts, et en particulier celui du déplacement des spectateurs. Ce chiffrage pourrait permettre d’envisager des compensations écologiques, voire d’orienter les choix de formats des tournées.
Dans un livre blanc intitulé Décarboner la mobilité des artistes et du public dans le secteur musical, publié il y a quelques jours, le projet européen Better Live formulait justement plusieurs pistes, dont celle de « mieux mesurer les impacts du secteur musical » et de « financer spécifiquement la transition écologique ». Selon Gwendolenn Sharp, « il y a des discussions sur la possibilité de légiférer sur ces questions, notamment à l’échelle européenne ».
Des alternatives existent
En attendant, privilégier les tournées reste préférable aux résidences pour limiter les déplacements du public. La résidence de Taylor Swift à Singapour en mars 2024 l’illustre bien : avec six concerts, et aucune autre date en Asie du Sud-Est, elle a attiré des spectateurs de toute la région. Elle aurait pourtant pu envisager de également se produire dans d’autres villes comme Jakarta ou Bangkok.
À l’inverse, certains artistes cherchent à repenser leurs pratiques pour réduire leur impact. En 2023, la DJ belge Nono Gigsta a ainsi traversé l’Atlantique en voilier pour assurer sa tournée nord-américaine. De son côté, le groupe britannique Coldplay a affirmé avoir réduit de près de 59 % ses émissions lors de sa dernière tournée mondiale, en privilégiant des moyens de transport bas carbone, mais aussi en utilisant pour ses concerts l’énergie solaire, éolienne et même celle produite par les pas de danse de ses fans, grâce à des pistes et vélos connectés.
Alors que les résidences se multiplient, portées par des artistes soucieux de leur santé ou de leur confort, elles révèlent une contradiction environnementale majeure : en concentrant des centaines de milliers de spectateurs sur un seul lieu, elles déplacent le fardeau carbone des artistes vers le public. La solution ne réside donc pas tant dans le format choisi que dans la manière dont il est pensé — et dans la capacité du secteur à mesurer, puis à réduire, l’impact réel de chaque modèle.


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