« Le couvert par défaut devrait être la cuillère, pas la fourchette. » Derrière cette affirmation qui peut sembler anodine se cache une véritable communauté, aussi discrète que déterminée, bien décidée à bouleverser les usages à table. Sur les réseaux sociaux, les créateurs de contenu sont de plus en plus nombreux à déguster leurs plats à l’aide du couvert rond plutôt qu’avec une fourchette. Une mouvance qui, sans être suffisamment organisée pour prendre le pouvoir, n’en défend pas moins ardemment son accessoire préféré.
Une question de praticité avant tout
Pour beaucoup, le choix de la cuillère relève d’abord du bon sens pratique. « Je préfère manger à la cuillère parce que je suis gourmand ! », confie Bruno, 62 ans, interrogé par nos confrères. Cette préférence prend tout son sens lorsqu’il s’agit d’un « plat en sauce ». « Je n’en laisse pas une goutte dans mon assiette. Je préfère cette méthode plutôt que de saucer avec du pain, on en profite plus », explique le Vosgien.
Au restaurant, il a sa combine bien rodée. « Je demande une cuillère en disant « Je suis resté un peu enfant », ce qui fait sourire le serveur. » Dans sa famille, son habitude est désormais bien connue : « On s’excuse gentiment quand on a oublié de me mettre une cuillère ! »
Cette logique de praticité séduit également les amateurs de plats composés. « Avec une cuillère, tu prends un peu de tout, alors qu’avec la fourchette, il y a quand même pas mal de trucs qui passent au travers, c’est quand même stupide, non ? », s’interroge Loup, qui observe : « À part pour la viande, à quoi ça sert ? »
Le facteur neuroatypie, un élément décisif
Pour certaines personnes, la préférence pour la cuillère dépasse largement le cadre de la simple commodité. Alice, 36 ans, vit avec un trouble de l’attention sans hyperactivité. « Je trouve que c’est mille fois plus pratique. Au moins, il n’y a rien qui tombe, surtout quand je mange des petits trucs qui sont tout mélangés », explique-t-elle. « Et puis il y a aussi un aspect psychologique lié à ma neuroatypie. Je peux plus facilement me concentrer sur la discussion que j’ai avec la personne avec qui je suis en train de partager le repas plutôt que de devoir regarder ma nourriture sur la fourchette pour être sûre qu’elle se casse pas la gueule ! »
Comme le souligne Alice, la question des couverts peut être un sujet sensible pour les personnes neuroatypiques — autistes, vivant avec un trouble dys, un déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité, ou à haut potentiel intellectuel. Une étude menée par des chercheurs britanniques et publiée en début d’année pointe d’ailleurs le « rôle important » joué par les couverts dans l’expérience du repas chez les personnes autistes souffrant de troubles du comportement alimentaire.
Loup, qui vit avec un TDAH, « ne supporte pas le bruit de la fourchette contre l’assiette ». « Certaines personnes de mon entourage ne mesurent pas l’inconfort que cela génère chez moi, et ça peut me foutre en rogne très fort ! Je pense qu’ils me prennent pour un emmerdeur… » Une situation qui frise parfois l’engueulade.
Une pression sociale persistante
Car si la cuillère séduit, elle n’est pas toujours acceptée en société. Alice observe ainsi devoir s’adapter selon les contextes : « Je me force à utiliser les mêmes ustensiles que tout le monde, même si c’est beaucoup plus inconfortable pour moi. C’est un effort d’intégration que je fais ! » Récemment, elle s’est trouvée « très mal à l’aise » lorsque la conversation a dérivé sur ce sujet lors d’un repas. « Pour moi, c’est relativement intime », confie-t-elle.
Un adjectif que reprend volontiers Julie, 44 ans. « Globalement, pour que je m’autorise à manger avec cet accessoire, notamment à la petite cuillère, c’est que je suis intime avec les gens à table. Dans plein de circonstances sociales, si on m’invite à dîner, j’utilise des couverts. » La Parisienne avoue même avoir « ses préférées » : « Celle que j’aime plus que les autres, c’est une cuillère à confiture : une petite cuillère avec un long manche. »
La fin d’un préjugé tenace
Manger à la cuillère serait « un truc un peu enfantin » ? Julie tient à tordre le cou à cette critique qu’elle entend parfois. « J’ai une fille de 9 ans et, clairement, c’est pas du tout son truc ! » Une manière de rappeler que cette préférence, loin d’être une régression, relève avant tout d’un choix personnel et assumé.
Ce qui se joue derrière cette guerre des couverts dépasse donc largement la simple question de l’ustensile. C’est un rapport au confort, à la sensibilité et à l’intimité qui s’exprime dans l’assiette. Si la fourchette conserve encore sa place dans les conventions sociales, la cuillère gagne du terrain dans l’intimité des foyers. Une chose est sûre : à table, les habitudes évoluent, et le couvert rond n’a pas fini de faire parler de lui.


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