Un porte-parole du ministère sud-coréen de la Défense a averti jeudi que la modification incessante des conditions exigées pour le transfert du contrôle opérationnel en temps de guerre, actuellement assuré par les États-Unis, risquait de rendre ce transfert tout simplement impossible. Cette mise en garde intervient dans un contexte de tensions croissantes entre Séoul et Washington sur le calendrier et les critères de ce dossier stratégique majeur.
Une déclaration à titre personnel qui révèle un malaise profond
« À titre personnel, je pense que si les objectifs ne cessent de bouger, le contrôle opérationnel en temps de guerre ne pourra jamais être transféré », a déclaré Jeong Bit-na, porte-parole du ministère, lors d’un point presse régulier. Elle a toutefois précisé que cette remarque ne reflétait pas la position officielle du ministère, qui demeure que Séoul et Washington travaillent en étroite collaboration dans le cadre de leur plan de transition fondé sur des conditions mutuellement convenues.
Cette prise de parole fait suite aux propos tenus mercredi par le général Xavier Brunson, commandant des forces américaines en Corée. Lors d’un événement organisé à Washington par le Gold Institute for International Strategy, le général Brunson a affirmé que l’environnement sécuritaire et les plans opérationnels avaient évolué depuis l’établissement des exigences de transfert.
Washington invoque un environnement sécuritaire en mutation
« Parce que les conditions ont changé, parce que nous avons modifié notre plan, nous avons de nouvelles normes que nous devons respecter », a déclaré le général Brunson. Il a cité les récents tirs de missiles nord-coréens comme preuve de l’évolution de l’environnement sécuritaire, tout en affirmant soutenir la transition. Il s’est cependant opposé à ce que les exigences convenues soient contournées, soulignant la nécessité de disposer de capacités militaires critiques.
Les médias sud-coréens ont rapporté que Séoul privilégiait l’année 2028 comme échéance pour ce transfert. De son côté, le général Brunson a indiqué lors d’une audition devant le Congrès américain en avril que l’armée américaine avait soumis une feuille de route visant à satisfaire les conditions d’ici début 2029.
Certains médias, citant des sources militaires, ont également rapporté que Washington estimait que Séoul n’avait pas rempli les critères pour achever la vérification de la capacité opérationnelle complète, la deuxième des trois étapes du processus de transition.
Un dossier vieux de plusieurs décennies
Le président sud-coréen Lee Jae Myung a déclaré vouloir achever ce transfert, poursuivi par les gouvernements successifs depuis des décennies, avant la fin de son mandat de cinq ans en 2030.
Pour comprendre les enjeux, il faut remonter à l’histoire de la péninsule coréenne. Séoul a repris le contrôle opérationnel en temps de paix en 1994, mais le commandement des forces alliées en temps de guerre reste entre les mains du Commandement des forces combinées, dirigé par les États-Unis. Cette situation, héritée de la guerre de Corée (1950-1953), perdure depuis plus de sept décennies.
Le processus de transfert est structuré en trois étapes distinctes. La première consiste en une évaluation initiale des capacités sud-coréennes. La deuxième, dite de « capacité opérationnelle complète », vise à vérifier que Séoul peut assumer le commandement en temps de guerre. La troisième étape porte sur la validation finale et la transition effective des responsabilités.
Des divergences qui persistent
Les déclarations de part et d’autre révèlent des divergences persistantes sur le calendrier et les critères d’évaluation. Séoul semble pressé d’accélérer le processus, tandis que Washington insiste sur la nécessité de ne pas précipiter une transition qui pourrait compromettre la sécurité dans une région sous tension.
La Corée du Nord a multiplié les essais de missiles ces dernières années, renforçant les arguments de ceux qui estiment que le moment n’est pas propice à un transfert hâtif. Pyongyang a notamment procédé à des tirs de missiles balistiques de portée intermédiaire et à des essais de ce qu’elle présente comme des armes hypersoniques.
Cette situation place Séoul dans une position délicate. D’un côté, la volonté de souveraineté nationale et la promesse présidentielle d’achever le transfert avant 2030. De l’autre, la réalité d’une menace nord-coréenne persistante et la dépendance à l’égard des capacités de dissuasion américaines, notamment le parapluie nucléaire et les systèmes de défense antimissile.
Une impasse potentielle
L’avertissement de la porte-parole du ministère sud-coréen de la Défense, bien que formulé à titre personnel, traduit une frustration palpable. Si les conditions continuent d’évoluer au gré des assessments américains, le transfert pourrait être repoussé indéfiniment, privant Séoul d’un objectif stratégique poursuivi depuis des décennies.
Le général Brunson a néanmoins réaffirmé son soutien au processus, tout en insistant sur l’importance de respecter les normes établies. « Je soutiens la transition », a-t-il déclaré, avant d’ajouter qu’il s’opposait à ce que l’on contourne les exigences convenues.
Cette tension entre impératifs de sécurité immédiate et aspirations de souveraineté à long terme devrait continuer d’animer les discussions entre Séoul et Washington dans les mois à venir. Le dossier du contrôle opérationnel en temps de guerre reste l’un des plus sensibles de l’alliance américano-sud-coréenne, et les récentes déclarations montrent que les deux parties ne partagent pas encore la même vision du calendrier ni des critères à remplir.
En définitive, le transfert du contrôle opérationnel en temps de guerre demeure un objectif partagé sur le principe, mais les divergences sur les conditions et le rythme de sa mise en œuvre continuent de compliquer un dossier déjà vieux de plusieurs décennies. La prudence américaine face à l’évolution de la menace nord-coréenne se heurte à l’impatience sud-coréenne de voir aboutir une transition longtemps promise.




