Des milliers de Portugais ont de nouveau manifesté mardi soir à Lisbonne et à Porto, après le démantèlement par la police de campements de militants du droit au logement. Ce mouvement, qui s’inspire directement de la mobilisation espagnole, fait écho aux préoccupations croissantes sur le pouvoir d’achat en France, où le logement pèse de plus en plus lourd sur les budgets des ménages.
Lisbonne : 55 arrestations et un campement reconstitué
Mardi 20 octobre au soir, la place du Rossio, au cœur de la capitale portugaise, s’est une nouvelle fois remplie de manifestants brandissant des pancartes proclamant « Lisbonne n’est pas à vendre » ou encore « On m’a obligé à sortir dans la rue pour crier ». Quelques heures plus tôt, à l’aube, les forces de l’ordre avaient démantelé deux campements installés à Lisbonne et à Porto.
Dans la capitale, des occupants ont tenté de résister en formant une chaîne humaine avant que des affrontements n’éclatent avec la police. L’intervention a donné lieu à 55 arrestations et fait deux blessés légers à Lisbonne, selon la télévision publique portugaise. Les autorités ont assuré que le recours à la force était « justifié par les circonstances concrètes de l’intervention » et était resté « limité au minimum nécessaire », certains manifestants ayant refusé de quitter les lieux malgré les injonctions. Le ministère de l’Intérieur a salué le « professionnalisme » des policiers, affirmant qu’ils avaient privilégié le dialogue.
Loin d’apaiser la contestation, ces opérations ont été suivies de nouveaux rassemblements à Lisbonne, Porto et dans plusieurs autres villes du pays. Sur la place du Rossio, les manifestants ont approuvé à main levée le retour d’un campement dès le lendemain.
Des prix immobiliers qui ont plus que doublé en neuf ans
Le logement constitue le principal moteur de cette mobilisation. Au Portugal, les prix d’achat des biens immobiliers ont augmenté de 124 % entre 2015 et 2024, selon les données d’Eurostat, une progression plus de deux fois supérieure à celle observée en moyenne dans l’Union européenne. Les loyers sont également en forte hausse : au deuxième trimestre 2026, les loyers des nouveaux contrats ont progressé de 10,2 % sur un an, selon l’Institut national de la statistique portugais.
Cette situation pèse particulièrement sur les jeunes ménages, confrontés à des prix immobiliers élevés au regard de leurs revenus. Les manifestants réclament davantage de logements publics et contestent notamment une réforme du gouvernement de centre droit, dirigé par Luís Montenegro, qui vise à faciliter certaines procédures d’expulsion en cas de loyers impayés.
Mais la contestation dépasse désormais la seule question immobilière. Samedi, plusieurs dizaines de milliers de personnes avaient défilé à Lisbonne, Porto et Coimbra à l’appel de la principale centrale syndicale du pays, pour réclamer des augmentations de salaires et de retraites face à la hausse du coût de la vie.
Face à cette mobilisation, le Premier ministre Luís Montenegro avait appelé à ne pas « importer » au Portugal un « climat d’instabilité et de contestation » pour des « raisons purement égoïstes », avant de préciser que ses propos ne visaient pas les manifestants. Le ministre du Logement, Miguel Pinto Luz, a lui-même reconnu la légitimité des inquiétudes exprimées : « Quand la population manifeste, c’est qu’elle a des raisons de le faire, parce qu’elle souffre. »
En Espagne, les tentes occupent la Puerta del Sol
La contestation portugaise s’inspire directement de celle qui se déroule en Espagne. Depuis le 26 septembre, des centaines de tentes occupent la célèbre Puerta del Sol, au cœur de Madrid, ainsi que des places dans d’autres villes du pays. Là aussi, les manifestants dénoncent la flambée des loyers et les difficultés d’accès au logement.
La mobilisation espagnole a notamment été marquée par l’histoire de Maricarmen, une Madrilène de 87 ans expulsée en septembre de l’appartement où elle vivait depuis plus de 70 ans. Après le rachat de son immeuble, son loyer devait passer d’environ 480 à 2 650 euros par mois. Elle est décédée deux semaines après son expulsion, sans qu’un lien médical de causalité puisse être établi.
Les militants des deux pays souhaitent désormais coordonner leurs actions. Au Portugal, certains appellent à rejoindre la grève générale prévue en Espagne le 11 novembre, dans le cadre d’une mobilisation à l’échelle de la péninsule ibérique.
En France, le logement pèse de plus en plus sur le pouvoir d’achat
Cette colère trouve un écho en France, où les manifestations contre la vie chère mettent régulièrement en avant les prix de l’alimentation, du carburant ou de l’énergie. Pourtant, le logement constitue l’un des principaux postes de dépenses des ménages. Selon l’Insee, les dépenses pré-engagées liées au logement représentaient 10,7 % du revenu disponible brut des ménages français en 1960, contre 22,8 % en 2023. Leur poids a donc plus que doublé en un peu plus de soixante ans.
Cette moyenne masque des écarts importants. Les 25 % de ménages les plus modestes consacrent en moyenne près d’un tiers de leurs revenus au logement, même après déduction des aides, charges et énergie comprises. Le poids du logement contribue ainsi à expliquer pourquoi une baisse de l’inflation ou une stabilisation des prix de certains produits ne se traduit pas nécessairement par un sentiment d’amélioration du pouvoir d’achat.
Une mobilisation qui s’étend à l’échelle européenne
De Lisbonne à Madrid en passant par Porto et Coimbra, la crise du logement s’impose comme un nouveau motif de contestation sociale en Europe du Sud. Portée par des jeunes ménages exclus du marché immobilier et par des locataires confrontés à des hausses de loyers sans précédent, cette mobilisation dépasse désormais la seule question du toit pour englober celle du pouvoir d’achat et des inégalités. La coordination annoncée entre militants portugais et espagnols, autour de la grève générale du 11 novembre, pourrait marquer une étape dans la construction d’un mouvement européen sur le logement, alors qu’en France, la part du revenu consacrée au logement a plus que doublé depuis 1960 et pèse particulièrement sur les ménages les plus modestes.




