Si la lutte contre le cancer du sein fait l’objet d’un large consensus, la campagne annuelle d’Octobre rose, elle, essuie des critiques de plus en plus nombreuses. En s’attaquant frontalement à l’opération dans une vidéo clivante, la députée LFI Mathilde Panot a braqué les projecteurs sur des reproches de fond qui visent une campagne pourtant difficilement contestable sur le principe : donner de la visibilité à une maladie diagnostiquée chaque année chez plus de 60 000 personnes en France et faire de la prévention auprès de la population.
Une cause qui a de quoi rassembler, tant la prévalence des cancers du sein est élevée dans l’Hexagone et tant les difficultés traversées par les personnes atteintes sont nombreuses. Pour autant, l’opération n’est pas exempte de critiques, sur le fond comme sur la forme.
Des malades qui dénoncent l’occultation des causes environnementales
Si certaines patientes voient dans Octobre rose une forme d’empouvoirement, ce n’est pas le cas de Fleur Breteau, qui a créé le collectif Cancer colère en 2025, au moment de la contestation contre la loi Duplomb. Censuré par le Conseil constitutionnel, ce texte visait à réintroduire partiellement l’utilisation des néonicotinoïdes dans l’agriculture.
Or, pour celle qui a été victime de deux cancers du sein comme pour les militantes qui ont rejoint le collectif, les causes des cancers sont complètement occultées d’Octobre rose. En particulier l’utilisation de pesticides et de produits phytosanitaires dans l’agriculture, soupçonnés de favoriser le cancer du sein, rappelle l’Inserm. Dans un tract, le collectif dénonce l’opération de sensibilisation annuelle comme une « imposture des pollueurs et des pouvoirs publics pour ne jamais s’attaquer aux causes environnementales de nos cancers ».
« Quand on nous dit que, si on a un cancer du sein, c’est parce qu’on a mangé trop de glaces, qu’on est trop stressée, qu’on a bu de l’alcool ou fumé des cigarettes […], quand on occulte à ce point les causes environnementales, ça pose de grandes questions », a résumé Fleur Breteau sur France Inter la semaine dernière.
Quelques jours plus tôt, le collectif avait pris part à la manifestation « Stop pesticides » devant le site de la multinationale Syngenta dans l’Eure, dénonçant notamment le projet de loi agricole et une directive européenne visant à étendre le recours aux pesticides.
Un message « focalisé sur le comportement individuel »
Au final, le message d’Octobre rose est « essentiellement focalisé sur le comportement individuel, c’est-à-dire le dépistage et la démarche d’autopalpation », déplorait sur la même antenne Marc Billaud, chercheur au CNRS et co-auteur, avec la dessinatrice Lili Sohn, d’une récente bande dessinée consacrée au développement des cancers liés aux facteurs environnementaux et sociétaux, intitulée Cancer, une affaire d’État.
Du point de vue du dépistage, justement, Octobre rose a largement failli, dénonce le collectif Cancer colère. Depuis quelques années, celui-ci concerne les femmes de 50 à 74 ans, invitées à réaliser une mammographie tous les deux ans. Or, selon de récents chiffres de la Cour des comptes, la participation au dépistage n’a concerné que 44 % de la population cible en 2024, contre 52,3 % en 2011.
En cause, « des inégalités sociales mais aussi des inégalités territoriales : 10 % des femmes de 50 à 74 ans résident à plus de 25 minutes d’un site de dépistage organisé », pointe Cancer colère.
Le « pinkwashing » des marques épinglé
Autre grief adressé à Octobre rose : une forme de « pinkwashing » de la part des entreprises qui soutiennent l’opération. Depuis le début du mois, toute une panoplie d’articles de couleur rose a envahi les rayons, au motif qu’une partie des bénéfices — parfois modique — sera reversée à la lutte contre le cancer du sein.
« C’est une campagne qui va inévitablement bénéficier à la marque, qui sera associée en termes d’image à quelque chose de positif », pointe Fabien Pecot, professeur de marketing à TBS Education, auprès de RMC. Et d’ajouter : « In fine, la marque pourra cocher l’une des cases dédiées aux politiques pour les femmes dans son rapport annuel. »
Le récit de la « femme guerrière » en question
D’autres critiques portent sur le message véhiculé par Octobre rose. « Ça met en récit le cancer du sein comme quelque chose dont les femmes sortiraient plus fortes », regrettait la semaine dernière la médecin radiologue Amélie Cadier-Loriaud sur le plateau d’Arte. Et de souligner que le cancer du sein, c’est aussi de la souffrance et, parfois, des femmes quittées par leur conjoint durant leur traitement. Le récit « de la femme guerrière ne permet pas » de mettre en avant « quelque chose qui relève de la vulnérabilité », note la praticienne.
Chez Lucie, victime d’un cancer du sein, les témoignages relayés durant Octobre rose « ont bien souvent éveillé une forte culpabilité ». « Il fallait être positive, faire du sport tous les jours pour contrer la fatigue, « rester féminine », ne pas avoir l’air malade… », témoignait-elle en 2023 auprès de Madmoizelle. Finalement, l’opération participe à « reproduire certaines représentations sur la maladie et les injonctions [sexistes] qui pèsent sur celles qui en sont victimes », déplorait Lucie.
Une campagne utile mais perfectible
Octobre rose reste un rendez-vous incontournable pour la visibilité du cancer du sein et la sensibilisation au dépistage. Mais la campagne cristallise désormais un malaise plus large : celui d’une communication centrée sur la responsabilité individuelle, qui passe sous silence les causes environnementales, s’accommode du « pinkwashing » de marques en quête d’image et impose aux malades un récit héroïque peu compatible avec la réalité de la souffrance. Le débat ouvert par ces critiques interroge moins l’utilité de l’opération que la manière dont elle raconte la maladie.


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