Le documentaire Naza de Yuval Abraham et Rachel Szor, récompensé par le prix spécial du jury au Festival de Venise, arrive dans les salles françaises les 12 et 13 octobre. Construit à partir des témoignages anonymes de vingt-quatre militaires et membres des services de renseignement israéliens, ce film d’une heure quinze décrit de l’intérieur les méthodes de guerre employées à Gaza depuis le 8 octobre 2023. Avant même sa projection, il a déclenché une violente controverse en Israël.
Un titre lourd de sens
Naza est l’acronyme hébreu de « Nezek Agavi », qui signifie « dommages collatéraux ». Ce choix résume l’ambition du film : exposer comment l’armée israélienne catégorise les pertes civiles palestiniennes. Le documentaire est projeté dans le cadre d’un visa exceptionnel de 500 séances à travers la France, avant une diffusion gratuite en ligne prévue en novembre.
Une immersion dans les coulisses du renseignement
Le film s’ouvre sur des images d’archives des années 1970 montrant des agents israéliens apprenant l’arabe et se familiarisant avec les premières technologies d’espionnage. La caméra bascule ensuite sur un toit de Tel-Aviv, la nuit, en 2023. C’est là, sur ce même toit, que les vingt-quatre témoins se succèdent pendant toute la durée du documentaire. Les alertes et les roquettes du Hamas traversent le ciel au moment où l’équipe installe son matériel.
Les visages et les voix des interviewés ont été modifiés par intelligence artificielle pour garantir leur anonymat. Un premier soldat prend la parole et résume la situation en une phrase : « Nous les contrôlons totalement. » Cette affirmation soulève immédiatement une question troublante : si le renseignement israélien dispose d’un accès aussi total aux communications à Gaza depuis des décennies, comment l’attaque du 7 octobre a-t-elle pu se produire ?
L’intelligence artificielle au cœur du ciblage
Le documentaire apporte des éléments inédits sur l’utilisation de l’intelligence artificielle dans les opérations militaires. Un témoin décrit le système « Lavender », qui analyse les styles de conversation pour déterminer la probabilité qu’un individu appartienne au Hamas, avec une marge d’erreur revendiquée de 15 %. « Dans la grande majorité, c’est l’IA qui décide des cibles », explique un membre des forces israéliennes qui se présente comme l’un des développeurs de ces techniques.
Un autre intervenant raconte que la meilleure façon d’éliminer les combattants du Hamas a été débattue à l’état-major : « Était-ce en réunion, en opération, ou chez eux ? » La dernière option a été privilégiée, car la nuit, « les gens dorment à côté d’un téléphone » qui les géolocalise. Le système baptisé « Where’s Daddy ? » (« Où est papa ? ») permettait d’attendre qu’un individu rentre chez lui pour frapper. Un soldat raconte avoir espionné une fillette de 12 ans demandant à sa mère quand son père rentrerait. Lorsque l’homme est rentré, toute la famille a été tuée.
Des témoignages de traumatismes
Au fil du documentaire, les récits techniques cèdent la place à des confessions plus intimes. Un soldat évoque avoir entendu une mère hurler en décrivant sa fille en train de brûler. Un autre affirme que des frappes pouvaient être approuvées avec 300, voire 500 personnes classées comme « dommages collatéraux ». « C’était comme dans un jeu vidéo », commente-t-il. « Une fois, on a bombardé un quartier entier pour une seule cible. »
Un interviewé compare ses camarades à « des nazis, qui obéissaient aux ordres », et dénonce un discours politique appelant à « effacer Gaza, parce qu’après, c’est ce que les soldats font ». Interrogé par le journaliste qui lui demande si c’est un génocide, il répond : « Oui, complètement. C’est un meurtre de masse intentionnel, et je suis déçu d’avoir participé à ça, de ne pas l’avoir dénoncé, et de m’être amusé en le faisant. C’était fun. »
Un film à charge, mais des zones d’ombre
Le documentaire assume clairement sa dimension militante. Dans sa dernière partie, il établit un parallèle entre la destruction de Gaza et la fondation de l’État d’Israël, contestant la version officielle selon laquelle « Tel Aviv est sorti du désert ». Les réalisateurs soutiennent que des dizaines de villages palestiniens ont été détruits lors de la création de l’État hébreu, et que les destructions actuelles à Gaza s’inscrivent dans la même logique.
Cette thèse, qui remet en question les fondements mêmes d’Israël, suscite la controverse. Le film ne dit rien de la résistance armée du Hamas pendant cette guerre, ni des centaines de morts israéliens, ni des victimes palestiniennes causées par le Hamas à Gaza. Aucun représentant de l’armée ou du gouvernement israélien n’a été interrogé pour répondre aux accusations. Surtout, aucun des récits des vingt-quatre soldats n’est précisément daté, localisé ou vérifiable.
Des réalisateurs menacés
Yuval Abraham et Rachel Szor, longuement ovationnés à Venise, sont depuis lors menacés par des extrémistes en Israël. Le ministre israélien de la Culture a demandé qu’ils soient déchus de leur nationalité, les accusant de « trahison ». L’armée israélienne a annoncé examiner des mesures juridiques contre les réalisateurs et rejette catégoriquement toutes les accusations du documentaire.
Ce qu’il faut retenir
Naza constitue un témoignage rare sur les méthodes de guerre employées à Gaza, notamment sur le rôle central de l’intelligence artificielle dans le ciblage et sur la notion de « dommages collatéraux » assumés. Le film apporte des éléments inédits sur des systèmes d’élimination basés sur des déductions algorithmiques. Mais son mélange constant entre la dénonciation de choix gouvernementaux discutables et une remise en cause plus large des fondements d’Israël, ainsi que l’absence de réponse officielle aux accusations, affaiblissent sa portée journalistique. Le documentaire reste néanmoins un objet de débat incontournable, projeté dans 500 salles en France avant une diffusion en ligne gratuite en novembre.


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