À la veille d’une nouvelle journée de mobilisation prévue samedi 24 octobre, les étudiants des campus français affichent une détermination intacte, malgré les violences qui ont émaillé la manifestation du 17 octobre et les nouvelles mesures de maintien de l’ordre annoncées par le gouvernement. À l’université Paris Cité, bloquée depuis plusieurs semaines, le blocus se poursuit et la colère reste vive.
Un blocus qui perdure malgré les intempéries
De loin, l’université paraît vide. Le vent a éparpillé les pancartes, fait tomber les poubelles, et la pluie a dispersé les étudiants. Mais à l’intérieur, le blocus continue. Certains occupent le gymnase, d’autres assistent à un cours de sociologie du conflit dans une salle associative. Cette classe informelle ressemble beaucoup à ce que les étudiants « sont en train de vivre sur le terrain ».
Alba, Lila et Ana, étudiantes en master mobilisées depuis le début du mouvement, sortent prendre une pause. Leur discours est sans ambiguïté. « Il y a un besoin de voir jusqu’où le gouvernement est capable d’aller. En fait, si on arrête maintenant, on a perdu, ils ont gagné. On veut voir jusqu’où peut aller la répression. Ça ne fait que se détériorer. Macron ne fait que se foutre de notre gueule, collectivement ! Plus il réagit comme ça, plus il attise la colère », s’indigne Alba. « Je ne comprends pas comment après on ne peut pas vouloir encore plus manifester. Enfin moi ça me donne juste envie de continuer », renchérit son amie.
Entre colère et incompréhension face aux violences
Ces trois amies ont assisté à certaines violences samedi dernier. Elles ont vu à la télévision les images des 3 000 magasins pillés. L’une d’elles se dit avoir été « choquée » devant ce « bordel ». « Bien sûr qu’en soi, je suis contre les pillages des petits commerçants. Je trouve vraiment dommage que tout ait tourné autour de ça. Je comprends franchement, il y a des trucs qui ont été cassés, mais il y a aussi des gens qui ont été cassés. Les gens se sont fait frapper. Même dans le système, l’État brise des gens, brise des vies », déclare son amie.
Pour une autre étudiante parisienne, les pillages sont le symptôme d’un malaise profond : « Pour moi, c’est le signe d’un désespoir énorme. Si on avait tous un cadre de vie assuré, des moyens, personne ne pillerait. Il n’y aurait aucune raison de faire ça. »
La répression ne dissuade pas, elle radicalise
Le gouvernement a annoncé un dispositif de maintien de l’ordre plus conséquent pour samedi, ainsi que la possibilité de prolonger les gardes à vue des casseurs présumés jusqu’à 72 heures. Pour Ana, le ton a changé, mais cela ne la dissuade pas — au contraire. « Oui, se mobiliser samedi prochain, ça ne sera pas la même chose que se mobiliser samedi dernier. Mais ce n’est pas à cause des violences, c’est à cause de la répression et des risques de finir en garde à vue. Et ça nous met dans une position où tu te sens déjà criminel. Potentiellement, est-ce que ça ne poussera pas des gens à se dire « bon, foutu pour foutu, moi je vais faire ce dont vous m’accusez. Quitte à être fiché, autant l’être pour quelque chose que j’aurais vraiment fait et qui aura vraiment eu de l’impact » », déclare-t-elle.
Alba hoche la tête mais plante son regard dans le sol. Débattre entre étudiants à l’université n’enlève pas sa peur de retourner manifester. « Je suis terrifiée par tout ce qui se passe, par la violence qu’on peut voir et je ne sais pas jusqu’où je pourrais aller », avoue-t-elle. Les trois amies ont participé à des manifestations très pacifiques, jusqu’au moment où elles ont senti le gaz lacrymogène. Elles n’ont pas compris cette décision de gazer alors même que des enfants se trouvaient à côté d’elles. « On est tous traumatisés, chaque bruit un peu fort, on croit que c’est une grenade », confie Alba.
Des revendications éclipsées par la violence
Deux rues plus loin, Alexis et Lucas bloquent un bâtiment de la faculté. Sur leur pancarte est écrit « Fuck le RN et vive les maths ». Ils sont en licence de mathématiques, physique et informatique. Ils ont toujours plaidé pour des manifestations pacifiques. Ils sont en train de changer d’avis. Les deux étudiants dénoncent n’avoir jamais été écoutés alors même que les violences prennent toute la place. « On en a fait des manifs pacifiques. Et en fait, qu’est-ce qu’il s’est passé ? Toutes nos revendications ont été totalement éclipsées. »
Des annonces gouvernementales jugées trop tardives
Depuis le début du mouvement, le gouvernement promet des annonces à la fin du mois, et l’agenda s’est accéléré cette semaine. Une première série de décisions sera détaillée lundi sur la question des effectifs, du remplacement et de Parcoursup. Pour Iryna, étudiante en lettres, il est « trop tard », « ça ne suffit plus ».
« Chacun a ses propres revendications à porter sur une amélioration des conditions de travail, des conditions de vie, des conditions d’études. Ne pas regarder son compte en banque à la fin du mois et avoir la boule au ventre. Il y a aussi la question des transports, de la nourriture, de l’inflation, etc. Il y a beaucoup de choses en réalité à revendiquer. Et là je pense que ce mouvement, c’est aussi un peu une sorte de mélange qui crée un cocktail explosif », affirme Elsa, la vingtaine. Elle ajoute que la France est aujourd’hui regardée par toute l’Europe, en référence aux récentes manifestations en Italie, en Belgique, en Grèce et en Albanie. « J’ai entendu cette phrase : quand la France éternue, le monde attrape un rhume. On n’est pas tout seuls dans notre université, le monde nous écoute », conclut-elle avec espoir.
Une solidarité européenne qui motive
Le soutien des lycéens européens joue beaucoup sur la motivation des étudiants français. « Il y a un petit côté ego, on a quelque chose à prouver maintenant, mais aussi on se sent entendu. En Allemagne, on a reçu des vidéos de lycéens allemands qui envoyaient de la force aux lycéens français. C’est motivant. Moi, c’est ça aussi qui me fait tenir personnellement. Ça et la révolte », affirme Elsa. « Le monde est à nous ! » s’exclame-t-elle. Elsa a même prévu de se rendre à Bologne ce week-end pour échanger avec des syndicats étudiants italiens et participer aux manifestations prévues dans le pays.
À la veille d’une nouvelle journée de mobilisation, le message des étudiants est clair : malgré les violences, malgré la répression annoncée, malgré la peur, ils entendent poursuivre leur combat. Pour eux, reculer maintenant équivaudrait à une capitulation. Et si les annonces gouvernementales se font attendre, la détermination, elle, ne faiblit pas.




