En un peu plus de trois semaines, 6 877 personnes ont été placées en garde à vue depuis le début de la mobilisation lycéenne, selon les chiffres communiqués par le ministère de la Justice. Un bilan d’une ampleur inédite pour un mouvement social récent en France, d’autant que 86% des personnes concernées sont mineures. Avocats, magistrats, policiers, chercheurs et associations avancent des explications divergentes face à cette situation exceptionnelle.
Un nombre de gardes à vue sans précédent
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Entre la semaine du 21 septembre, marquée par les premières tensions liées à la mobilisation lycéenne, et la mi-octobre, 6 877 gardes à vue ont été enregistrées sur l’ensemble du territoire. Pour mesurer l’ampleur du phénomène, il faut se reporter aux mouvements sociaux précédents : 6 736 membres des gilets jaunes avaient été placés en garde à vue entre novembre 2018 et septembre 2019, selon un document parlementaire. En juillet 2016, après plusieurs mois de manifestations contre la loi Travail, le ministère de la Justice évoquait 896 gardes à vue devant le Sénat. Lors des émeutes de 2005 dans les banlieues, 5 643 personnes avaient été concernées.
Autrement dit, le mouvement lycéen actuel a généré, en trois semaines seulement, un volume d’arrestations supérieur à celui observé sur près d’un an de mobilisation des gilets jaunes.
La thèse gouvernementale : un mouvement « inédit » et violent
Devant la commission des lois de l’Assemblée nationale, le 7 octobre, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a défendu sa gestion du maintien de l’ordre. Il a qualifié le mouvement lycéen d’« inédit » par le nombre d’établissements concernés et de participants, mais aussi « inédit parce qu’il a basculé assez rapidement dans des violences qui sont très graves ». Le ministre a cité des agressions physiques contre des policiers et des gendarmes, ainsi que des incendies d’établissements scolaires.
« Quand il y a des violences, des dégradations, il y a intervention, on applique la proportionnalité de l’action », a-t-il déclaré devant les députés.
Cette position est relayée par le ministère de la Justice, qui précise que sur les 6 877 gardés à vue, 2 376 ont été poursuivis en justice et 1 897 ont fait l’objet d’une alternative aux poursuites, comme un stage de citoyenneté. Pour le tiers restant, les faits n’étaient pas établis ou les preuves jugées insuffisantes.
Des arrestations « massives et aveugles » dénoncées par les avocats
Me Camille Vannier, qui a représenté une vingtaine de jeunes interpellés principalement en Seine-Saint-Denis, déplore des « arrestations massives et aveugles » de mineurs qui, pour la plupart, n’avaient aucun antécédent judiciaire. Les dossiers sont « souvent vides », selon elle, pour ces jeunes arrêtés « devant leur lycée, parfois dès le début de leur mobilisation ».
Romain Boulet, coprésident de l’Association des avocats pénalistes, va plus loin et évoque une « systématisation » des placements en garde à vue. « On peut se demander si l’interpellation n’est pas devenue une façon de gérer les manifestations », analyse-t-il. Selon lui, « l’objectif est visiblement de faire admettre dans l’opinion qu’aller manifester, c’est s’exposer à être privé de sa liberté, souvent sans être déclaré coupable de quoi que ce soit in fine ».
L’avocat Martin Méchin a assisté un adolescent interpellé à Paris et jugé la durée de la garde à vue « disproportionnée ». Il raconte que les premières 24 heures ont été suivies de 24 heures supplémentaires d’attente avant qu’un policier ne vienne déposer plainte contre son client. « Il s’agissait d’un voisin de bureau, mais ça a pris un temps exceptionnellement long », témoigne-t-il. « Ce mineur a donc été retenu trois jours, en ajoutant son passage devant le tribunal. »
Un tournant dans le maintien de l’ordre depuis 2010
Le sociologue Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS et coauteur de La Police contre la rue, affirme que les interpellations sont devenues « l’un des deux piliers du nouveau maintien de l’ordre agressif ». Dans un article coécrit avec la chercheuse Laural Miller, il a comparé les interpellations lors des manifestations de 2010 et de 2023 contre les réformes des retraites, sur un nombre équivalent de jours. Résultat : une augmentation de 50% des arrestations.
Pour Sebastian Roché, le passage de Brice Hortefeux au ministère de l’Intérieur entre 2009 et 2011, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, constitue un tournant. « C’est le premier à avoir communiqué de façon répétée le nombre d’interpellations et de gardes à vue à l’issue des mouvements sociaux, avec une routinisation de ces annonces », souligne-t-il. Alors que ces gardes à vue sont censées avoir « une fonction judiciaire », elles ont acquis selon lui « une fonction politique ».
Vanessa Codaccioni, professeure en science politique à l’université Paris 8, constate de son côté « un maintien de l’ordre de plus en plus préventif, en amont de tout passage à l’acte ». Elle pointe notamment le délit de « groupement en vue de la préparation de violences », créé en 2010, qu’elle considère comme une disposition visant à « étouffer les mouvements de contestation ». Une critique partagée par Amnesty International et la Ligue des droits de l’homme.
Magistrats et policiers contestent toute dérive
Face à ces accusations, les magistrats défendent leur pratique. Aurélien Martini, procureur adjoint de Meaux et secrétaire général adjoint de l’Union syndicale des magistrats, reconnaît qu’une « politique pénale ferme » est appliquée, conformément à la circulaire du 2 octobre du ministre de la Justice Gérald Darmanin. Mais il réfute l’idée que les interpellations seraient abusives.
Il rappelle que les parquets sont avisés dès qu’une personne est placée en garde à vue par un officier de police judiciaire. « Si quoi que ce soit nous paraît bizarre, on appelle l’OPJ, en lui demandant des informations sur le dossier. Il arrive qu’une garde à vue soit levée si l’on manque d’éléments », assure-t-il. « Les magistrats sont extrêmement vigilants. On ne garde pas un enfant enfermé s’il n’y a rien, il en va de notre responsabilité. »
Frédéric Chevallier, procureur de Chartres et président de la Conférence nationale des procureurs de la République, préfère parler d’« action adaptée » et souligne que seuls 21 placements en détention provisoire ont été ordonnés à l’échelle nationale, concernant 15 majeurs et six mineurs. Dans l’Eure-et-Loir, il recense une cinquantaine de gardes à vue depuis le début du mouvement et « moins d’une dizaine de classements sans suite ».
Du côté policier, Thierry Clair, secrétaire général du syndicat Unsa police, affirme qu’« il n’y a aucun collègue à qui on demande de faire du chiffre, de remplir les fourgons ». Il avance un autre élément d’explication : la concentration géographique des forces de l’ordre. « Les forces de l’ordre sont regroupées sur les lieux où ça dégénère : on a une concentration de policiers sur 15% à 20% des zones géographiques, donc c’est plus facile de procéder à des interpellations », analyse-t-il. Une situation très différente du mouvement des gilets jaunes, dont les participants étaient « hyper éparpillés, très difficiles à contrôler ».
Ce qu’il faut retenir
Le nombre exceptionnel de gardes à vue depuis le début de la mobilisation lycéenne s’explique par une conjonction de facteurs : la concentration des forces de l’ordre sur les zones de tension, une politique pénale ferme assumée par le gouvernement, mais aussi, selon de nombreux avocats et chercheurs, une pratique de plus en plus préventive du maintien de l’ordre qui tend à transformer l’interpellation en outil de gestion des manifestations. Le débat sur la proportionnalité de ces arrestations, qui touchent massivement des mineurs sans antécédents judiciaires, reste entier.


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