Carburants : comment la France puise dans ses réserves stratégiques pour faire baisser les prix à la pompe

France Taps Strategic Oil Reserves to Curb Diesel Prices

Le gouvernement français a décidé de libérer 10 millions de barils de diesel issus de ses réserves stratégiques sur une période de trois mois. Une mesure inédite qui vise non pas à pallier une pénurie d’approvisionnement, mais à lutter contre la flambée des prix à la pompe. Explications d’un dispositif méconnu, mis en place il y a plus de cinquante ans.

Un système hérité du premier choc pétrolier

Nous sommes en 1973, au lendemain du premier choc pétrolier. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) met alors en place le système des stocks stratégiques. « Il doit permettre aux pays membres de faire face à une rupture importante d’approvisionnement », rappelle Blandine Ruty, secrétaire générale de l’Ufip Énergie et Mobilités, porte-parole des pétroliers de France.

Aujourd’hui, 32 pays y adhèrent, dont la majorité des pays européens et les membres du G7. Chaque État doit conserver l’équivalent de 90 jours, soit trois mois, de consommation nationale. En France, cela représente environ 120 millions de barils. Ces réserves comprennent du pétrole brut, mais aussi des produits déjà raffinés : diesel, essence, fioul domestique et kérosène.

La France dispose d’environ 100 millions de barils de pétrole dans ses réserves stratégiques, la moitié étant du diesel. Les 10 millions de barils débloqués par l’État le 7 octobre permettront d’écouler environ 1,6 milliard de litres de diesel. Ce qui couvrira environ 20 % de la consommation nationale de diesel sur trois mois, précise la secrétaire générale de l’Ufip Énergie et Mobilités.

Qui stocke réellement les carburants ?

Les stocks sont financés et détenus par les opérateurs privés, mais leur utilisation est encadrée par les pouvoirs publics. Chaque société qui distribue du carburant en France doit ainsi mettre de côté et stocker en permanence l’équivalent de 30 % de ses ventes de l’année précédente. Les distributeurs ne peuvent pas utiliser ces stocks sans l’autorisation du gouvernement.

Mais les entreprises ne gardent pas toutes ces réserves seules. Une partie est mise en commun et gérée par la Sagess (Société Anonyme de Gestion des Stocks de Sécurité), une société privée qui appartient aux opérateurs pétroliers, comme TotalEnergies, Shell France ou Siplec, la filiale de Leclerc. Le tout est piloté par le CPSSP, le Comité Professionnel des Stocks Stratégiques Pétroliers, quant à lui placé sous le contrôle de l’État.

Toutes ces réserves stratégiques sont réparties dans environ 89 dépôts pétroliers à travers la France. Pour des raisons de sécurité nationale, leur localisation précise et la répartition des stocks restent confidentielles, souligne la porte-parole des pétroliers de France. « Ce détail n’est pas partagé, c’est vraiment du domaine réservé de l’État, du gouvernement. »

Manosque, le plus gros stock de réserves stratégiques de pétrole en France

Parmi les infrastructures, on trouve 80 dépôts commerciaux, huit raffineries et un site de cavités salines souterraines, à Manosque, dans les Alpes-de-Haute-Provence. Ce site est exploité par la société Géosel. Les hydrocarbures y sont stockés dans une trentaine de cavités creusées dans une couche de sel, entre 350 et 1 000 mètres de profondeur, sous le parc naturel régional du Luberon.

Pour les faire sortir, de l’eau très salée est injectée dans les cavités afin de les pousser vers la surface. Selon La Tribune, le site peut à lui seul abriter jusqu’à 53 % des réserves françaises.

Comment l’État peut-il utiliser ces réserves ?

Normalement, ces réserves sont utilisées en cas de crise d’approvisionnement. Lorsqu’une action coordonnée est décidée par l’AIE — comme au début de la guerre en Ukraine — le ministère de l’Énergie ordonne alors au Comité professionnel des stocks stratégiques pétroliers (CPSSP) de libérer des volumes. Les distributeurs sont exceptionnellement autorisés à puiser dans leurs réserves pour se réapprovisionner.

Cette mise à disposition des stocks de la Sagess s’effectue alors sous forme de prêt et les volumes doivent ensuite être restitués, dans un délai d’un mois. Une fois la situation normalisée, les distributeurs doivent acheter à leurs frais de nouveaux volumes sur le marché pour reconstituer à l’identique les stocks de réserves, garantissant ainsi que ce filet de sécurité national reste intact.

Un mécanisme inédit pour faire baisser les prix

La décision du gouvernement français de libérer 10 millions de barils de diesel sur trois mois — soit environ deux à trois semaines de consommation nationale — change la logique habituelle. En temps normal, on met à disposition les stocks sous forme de prêt. Par exemple, si un distributeur reçoit 100 barils pour faire face à une pénurie, il doit ensuite reconstituer ces 100 barils dans les réserves.

Cette fois, le mécanisme est différent : la Sagess va vendre les 10 millions de barils de diesel aux distributeurs au prix acheté avant la crise. Par exemple, si un baril avait été acheté 50 euros, mais qu’il en vaut aujourd’hui 80 sur le marché, il sera vendu 50 euros. L’objectif est que les distributeurs répercutent cet avantage sur leurs prix de vente et que les automobilistes bénéficient d’une baisse du prix à la pompe, estimée entre 12 et 18 centimes par litre.

Contrairement au fonctionnement habituel où les stocks sont prêtés puis restitués sous un mois, « ces stocks seront reconstitués progressivement, après la fin de la crise actuelle, en fonction des conditions de marché », précise le communiqué de presse du gouvernement.

« Pour la première fois, l’État n’agit pas pour pallier une pénurie physique de carburant, mais pour lutter contre l’inflation et la hausse des prix à la pompe », explique Blandine Ruty. Pour éviter que les distributeurs achètent ce carburant bradé, mais maintiennent leurs prix à la pompe pour gonfler leurs marges, l’État promet donc des contrôles hebdomadaires pour s’assurer que la réduction de 15 centimes atterrit bien dans la poche du consommateur.

Reste à savoir comment cette opération sera organisée. « On n’a pas encore travaillé avec le gouvernement pour savoir comment tout cela allait se mettre en place », tempère Blandine Ruty. « Comment ça va se passer, comment ils vont répartir ces 10 millions de barils auprès des distributeurs ? Pour le moment, on n’en sait rien. C’est super difficile de commenter. »

Ce qu’il faut retenir

La France puise pour la première fois dans ses réserves stratégiques de pétrole non pas pour répondre à une pénurie, mais pour peser sur les prix à la pompe. Dix millions de barils de diesel seront vendus aux distributeurs au prix d’avant-crise, avec l’objectif d’une baisse de 12 à 18 centimes par litre pour les automobilistes. Un mécanisme inédit, dont les modalités pratiques restent encore à définir entre l’État et les opérateurs pétroliers.

PartagerWhatsAppFacebookE-mail

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *