Crise sociale : Sébastien Lecornu, ce Premier ministre qui court toujours après les événements

France's PM Lecornu Accused of Always Being One Step Behind

Après les organisations syndicales, Sébastien Lecornu reçoit ce jeudi 22 octobre à Matignon les chefs de parti représentés au Parlement, ou leur candidat à l’élection présidentielle. C’était l’une des demandes formulées par Emmanuel Macron lors de son allocution du dimanche soir, au lendemain des scènes de violences et de pillages qui ont durablement marqué le pays. L’objectif affiché du Premier ministre tient en quelques mots : renouer le dialogue avec les acteurs du débat public pour tenter d’apaiser un climat social devenu incandescent. Il aura fort à faire, deux jours avant un nouvel acte d’une mobilisation qu’il peine à entendre et à comprendre.

Depuis le premier blocage lycéen en région parisienne, Sébastien Lecornu et ses ministres semblent en effet souffrir d’une forme de retard permanent. Ce décalage s’est manifesté à chaque étape d’un mois d’octobre bouillant, et s’est révélé dévastateur pour le pouvoir en place. Il a donné l’impression d’un exécutif dépassé par l’ampleur de la colère, agissant essentiellement en réaction aux événements, avant d’exposer violemment ses manques et son impréparation.

Un mois d’octobre en retard de phase

Un mois pile avant le chaos du 17 octobre, le gouvernement est confronté à un début d’agitation dans certains lycées d’Île-de-France, qui dénoncent leurs conditions de scolarisation. Il faut attendre plus de dix jours pour que le mouvement fasse tache d’huile partout en France, charrie son lot de premières violences marginales et gagne les universités, avant que le ministre de l’Éducation nationale tende l’oreille et annonce une plateforme de consultation comme première réponse.

Édouard Geffray reçoit les organisations lycéennes pour la première fois le 2 octobre, deux semaines après le premier blocus dans le Val-de-Marne. Une éternité pour éteindre un début d’étincelle. Sébastien Lecornu, lui, n’intervient publiquement que sept jours plus tard, poussé par la mutation du mouvement et par un Emmanuel Macron qui cache difficilement ses désaccords avec l’approche tout sécuritaire adoptée jusque-là.

Voilà donc le Premier ministre qui rompt avec sa discrétion chérie pour prononcer une allocution depuis l’hôtel de Matignon. Sombre, il prend soin de noyer les revendications lycéennes, auxquelles il apporte bien peu de réponses, au milieu de plusieurs colères sociales, celles des agriculteurs ou contre les prix du carburant. Comme si la fronde de la jeunesse, dont les signaux de détresse ont longtemps été ignorés, ne justifiait toujours pas l’entière attention du gouvernement et de son chef.

« Quand la pâte du dentifrice est sortie… »

Le problème ? Malgré le changement de ton de l’exécutif et la trouvaille du ministre de l’Éducation nationale, qui parvient alors à réaffecter 3 000 professeurs en attente, le mouvement a eu le temps de s’installer et de s’enkyster. Autrement dit, « quand la pâte du dentifrice est sortie, il est très difficile de la remettre dans le tube », selon les mots de l’ancien président François Hollande, mercredi 21 octobre sur France Inter, pour qui « il n’y a rien de pire que de laisser la jeunesse mobilisée sans réponse ».

Mais ce constat, aussi, Sébastien Lecornu a eu du mal à l’entendre. C’est en tout cas ce qui ressort des confidences de ses proches, qui ont tour à tour parié sur les vacances scolaires, voire « la pluie », pour freiner le mouvement des jeunes, loin de saisir l’étendue et la profondeur des ressentiments. Jeudi dernier encore, le Premier ministre évoquait depuis Matignon un simple « moment de fatigue » dans le pays, en dissertant surtout sur la crise agricole, sans percevoir l’ampleur de ce qui allait se produire deux jours plus tard.

Déconnexion ou stratégie ?

Il n’a certes pas été aidé par les services de renseignement, qui tablaient sur 150 000 manifestants quand les différentes sources en comptaient finalement trois à cinq fois plus. Mais ce contretemps permanent, et cette incapacité à saisir certaines angoisses ou émotions profondes à travers le pays, interroge. Est-ce le signe d’une déconnexion coupable ? Ou d’une stratégie plus ou moins habile de temporisation ? Les plus critiques parlent plutôt de « pourrissement ».

Si la question se pose, c’est parce que Sébastien Lecornu, élu local de longue date et pourtant réputé fin politique, ne brille pas par sa célérité depuis qu’il s’est installé à Matignon. Bousculé par des crises à répétition, le chef du gouvernement apprécie de se laisser du temps. C’était vrai sur la crise liée au carburant, quand il s’est résolu à débloquer quelques aides après avoir admis s’être « trompé » sur l’ampleur de la hausse des prix. Et ça l’était encore cet été, quand il inaugurait les cellules de crise dédiées à la canicule, une semaine après le déclenchement du premier épisode de chaleur extrême.

C’est un fait, le « moine-soldat » autoproclamé connaît un lot d’embûches impressionnant depuis qu’il a endossé les habits de dernier Premier ministre d’Emmanuel Macron. Le tout, sans aucune marge de manœuvre budgétaire ni politique. Ou si peu. Une position peut-être délicate, mais qui n’explique pas pourquoi il refuse toujours de recevoir les organisations lycéennes ou étudiantes à Matignon. Ni pourquoi Édouard Geffray attend encore avant d’annoncer les évolutions possibles au système Parcoursup, honni par les lycéens. Cela pourrait intervenir lundi prochain. Là encore, hors tempo.

Ce qu’il faut retenir

En recevant jeudi les chefs de parti à Matignon, Sébastien Lecornu tente de reprendre la main sur une crise sociale qu’il n’a cessé de suivre avec retard, du premier blocage lycéen aux violences du 17 octobre. Entre réponses tardives, sous-estimation des colères et refus de recevoir les organisations lycéennes et étudiantes, le Premier ministre donne l’image d’un exécutif qui réagit plus qu’il n’anticipe. Pour l’opposition comme pour une partie de ses propres troupes, l’enjeu dépasse désormais la simple question du tempo : c’est la capacité du gouvernement à comprendre et à apaiser le pays qui est en jeu.

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