En France, plus d’un adulte sur huit – soit 13 % de la population de plus de 18 ans – déclare manquer « parfois ou souvent » de nourriture, selon une enquête publiée par l’ONG Action contre la faim. Chez les jeunes de 18 à 24 ans, ce chiffre grimpe à 25 %, révélant des niveaux de précarité alimentaire qualifiés de « critiques » par l’organisation.
Une réalité quotidienne pour des millions de Français
Derrière ces statistiques se cachent des situations personnelles souvent invisibles. Nathalie, 42 ans, sans emploi, raconte avoir perdu plus de la moitié des aides dont bénéficiait sa famille lorsque sa fille aînée est devenue majeure et a quitté le foyer en juin dernier. « Il n’y a pas longtemps, je me suis trouvée dans une situation très difficile. Il ne me restait que 500 g de pâtes dans le placard et je ne savais plus quoi donner à mes enfants. J’ai toujours essayé de me débrouiller seule mais ça ne suffisait plus », confie-t-elle.
Cette Parisienne s’est alors tournée vers son assistant social, qui l’a orientée vers une épicerie solidaire du XVIIIe arrondissement, gérée par l’Armée du salut et soutenue par Action contre la faim. Ouvert en avril 2026, ce lieu bénéficie aujourd’hui à plus de 150 familles. « On ne devrait pas avoir à se poser la question de ce qu’on va pouvoir manger le soir », se désole-t-elle.
Même en travaillant, boucler les fins de mois reste un défi
La précarité alimentaire ne touche pas uniquement les personnes sans emploi. Jade, mère de trois enfants âgés de 9, 14 et 16 ans, travaille mais peine à joindre les deux bouts. « J’arrive pas à acheter en supermarché, c’est trop cher ! Je tourne, je tourne, et je sors avec deux produits », témoigne-t-elle.
Rayons anti-gaspi, courses dans plusieurs enseignes pour trouver les meilleurs prix, achats de légumes sur le marché : Jade multiplie les astuces pour limiter les dépenses. « Quand tu sors du magasin et qu’il te manque encore des produits, tu te sens un peu triste. » Elle pourra désormais elle aussi faire ses courses dans l’épicerie solidaire. « Courir derrière les promotions pour s’en sortir, c’est un vrai travail ! On perd du temps, c’est épuisant. »
Des conséquences sanitaires préoccupantes
Pour Hélène Quéau, directrice de la mission France à Action contre la faim, ces niveaux de précarité alimentaire devraient susciter une indignation collective. « Ces chiffres ne devraient pas être acceptables : manger suffisamment et ce dont on a envie ne devrait pas être un privilège », affirme-t-elle.
La responsable met également en garde contre les conséquences sanitaires de cette situation. « Il ne faut pas s’étonner qu’il y ait une augmentation de l’obésité et d’autres pathologies en lien avec une mauvaise alimentation. Sans parler des enjeux de santé mentale… »
L’alimentation constitue très souvent une variable d’ajustement lorsque le budget est serré. Pour Édocksie, 41 ans, cela se traduit par des choix permanents au moment des courses, motivés par les besoins de ses enfants. « Si tu prends du dentifrice, ils n’auront pas autre chose. Tu as besoin des couches, mais il faut aussi des goûters… Tout est nécessaire », illustre-t-elle avec dépit. Dans l’impossibilité de travailler en raison de son statut administratif, cette quadragénaire vit en hôtel social avec ses deux enfants. Avoir des difficultés à s’alimenter, « c’est un souci permanent. Il faut le vivre pour le croire ».
Vers un droit à l’alimentation inscrit dans la loi
Face à ce constat, Action contre la faim milite pour inscrire dans la loi un « droit à l’alimentation », assorti de politiques publiques adaptées aux différents publics. L’ONG a lancé une pétition pour contraindre la Commission européenne à examiner le sujet.
« Il faut que les pouvoirs publics prennent leurs responsabilités », insiste Hélène Quéau, qui note que la société civile est prête à se mobiliser sur cette question. « La pétition contre la loi Duplomb a montré que les gens sont capables de se mobiliser. »
Le sujet dépasse largement les clivages habituels. Quarante associations ont d’ailleurs réclamé à Sébastien Lecornu une loi d’urgence, estimant que « bien se nourrir devient un luxe ». Une interpellation qui résonne avec les témoignages recueillis sur le terrain, où la question alimentaire s’impose comme une préoccupation quotidienne et anxiogène.
Pour Jade, l’essentiel se joue ailleurs. « Tous les deux mois, quelque chose comme ça, je prends du chocolat pour faire plaisir aux enfants… » Sa remarque fait réagir son amie Inès : « Moi, ça fait bien plus de deux mois que je n’ai pas acheté de chocolat ou de cookies ! Le 23 du mois, il n’y a plus d’argent… »
Une prise de conscience nécessaire
L’enquête d’Action contre la faim, réalisée par Opinionway en ligne du 26 au 28 août 2026 auprès d’un échantillon de 1 053 personnes représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus, dresse le portrait d’une France où la précarité alimentaire touche des publics de plus en plus diversifiés. Jeunes, familles monoparentales, travailleurs pauvres : les profils concernés ne correspondent plus aux représentations traditionnelles de l’exclusion.
Si les chiffres interpellent, ils révèlent surtout une réalité quotidienne souvent invisible. La question alimentaire reste insuffisamment présente dans le débat public, alors qu’elle conditionne la santé, l’éducation et l’insertion professionnelle des personnes concernées. L’inscription d’un droit à l’alimentation dans la loi apparaît dès lors comme une réponse structurelle à une urgence sociale qui ne cesse de s’étendre.


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