Biodiversité : à Carrières-sous-Poissy, le premier site français de crédits biodiversité en attente d’agrément

France's First Biodiversity Credits Site Nears Approval

À Carrières-sous-Poissy, dans les Yvelines, 71,9 hectares du Cœur vert de la Boucle de Chanteloup pourraient devenir le premier site France Crédits Biodiversité agréé en Île-de-France. Le GIP Seine & Yvelines Environnement a déposé une demande auprès de l’État pour produire 718 unités de restauration et de renaturation sur ce secteur. L’agrément n’est pas encore accordé : le public est consulté jusqu’au 29 septembre, avant une décision administrative déterminante.

Une plaine marquée par des décennies de dégradation

Le site porte les stigmates d’une longue histoire de pollution. Les épandages anciens de boues d’épuration ont contaminé les sols en éléments métalliques, conduisant en 2000 à l’interdiction de produire et de commercialiser des légumes et des plantes aromatiques sur ces terres. Des cultures alternatives de sorgho ou de miscanthus ont ensuite été testées, puis abandonnées.

Les dépôts sauvages ont aggravé la situation, culminant avec ce que les acteurs locaux appellent la « mer des déchets ». Le porteur du projet estime que ces dépôts ont dépassé 10 000 tonnes sur une trentaine d’hectares, tandis que le conseil scientifique régional indique que 9 000 tonnes ont déjà été évacuées. L’opération de nettoyage a coûté environ 5,2 millions d’euros.

Restaurer plutôt que simplement nettoyer

Le projet actuel ne se limite pas à effacer les traces de pollution. Il s’agit de financer une restauration écologique durable. Pelouses sèches, prairies, haies, vergers et bosquets doivent être restaurés ou recréés en trois phases jusqu’en 2032, puis entretenus pendant au moins trente ans. Le suivi des dernières parcelles se prolongerait ainsi jusqu’en 2061.

Le budget provisoire atteint 5,01 millions d’euros hors taxes pour les travaux et 4,43 millions pour la gestion, soit 9,44 millions déjà chiffrés. À cette somme s’ajoutent notamment le foncier, les garanties et les coûts de structuration du projet.

718 unités pour financer la renaturation

Le mécanisme repose sur 718 unités de compensation, de restauration et de renaturation. Chacune correspond à 0,1 hectare d’habitat restauré, renaturé ou maintenu au niveau écologique prévu. Ces unités pourront être achetées par des aménageurs soumis à des obligations de compensation, mais aussi par des acteurs souhaitant financer volontairement de la restauration.

Le modèle national, créé par la loi Industrie verte et désormais baptisé France Crédits Biodiversité, vise à préparer de grandes opérations écologiques en amont plutôt qu’à chercher une compensation séparée pour chaque projet. Une logique d’anticipation qui pourrait transformer la manière dont la France aborde la compensation écologique.

Un agrément qui ne vaut pas permis de construire

L’obtention de l’agrément ne transformerait pas pour autant les 718 unités en 718 autorisations de construire. Pour un projet soumis à compensation, l’administration doit encore vérifier que les milieux restaurés correspondent réellement aux habitats, aux espèces et aux fonctions écologiques détruits.

Le Conseil scientifique régional du patrimoine naturel a rendu un avis favorable au projet de Chanteloup, tout en demandant que ce contrôle reste strict. Il s’agit d’éviter que la compensation « par l’offre » ne facilite l’artificialisation des sols. Les gains annoncés devront également être confirmés sur le terrain, une partie des prévisions reposant aujourd’hui sur des modèles écologiques.

Une réserve locale sur la continuité écologique

Cette prudence est particulièrement justifiée à l’échelle locale. Le même conseil scientifique estime que les 72 hectares ne suffiront pas à reconnecter la forêt de l’Hautil au Parc du Peuple de l’Herbe. Il pointe un territoire déjà fragmenté par la liaison RD22-RD55 et appelé à l’être davantage par celle entre les RD30 et RD190.

Pour atteindre une véritable continuité écologique, le conseil recommande d’intégrer les 200 hectares restants de l’ancienne plaine maraîchère. Sans cet élargissement, l’opération risque de rester une île verte isolée dans un paysage morcelé.

La question du prix des unités reste ouverte

Le financement prévu repose en partie sur la vente de ces unités. Or, le dossier publié ne donne pas leur prix, alors même que leurs recettes doivent contribuer au financement du site. Ce chiffre sera décisif pour savoir jusqu’où le modèle peut réellement porter les décennies de travaux et d’entretien prévues.

En l’absence de tarification publique, il est impossible d’évaluer si les 718 unités suffiront à couvrir les 9,44 millions d’euros déjà chiffrés, sans parler des coûts annexes. La viabilité économique du premier site France Crédits Biodiversité d’Île-de-France dépendra largement de l’équilibre entre l’offre et la demande sur ce marché émergent.

Une consultation publique jusqu’au 29 septembre

À Carrières-sous-Poissy, l’expérience en est encore au stade de l’autorisation. Les habitants peuvent participer à la consultation publique jusqu’au 29 septembre. Ensuite viendra la décision sur l’agrément de ces premiers 71,9 hectares.

Ce dossier préfigure ce que pourrait devenir la politique française de biodiversité : des sites restaurés à grande échelle, financés par des crédits vendus à l’avance, avec des garanties de suivi sur plusieurs décennies. Mais il révèle aussi les limites du modèle, entre incertitudes scientifiques, fragmentation territoriale et opacité des prix.

Le premier site France Crédits Biodiversité d’Île-de-France sera donc autant un test écologique qu’un test économique. Sa réussite dépendra de la capacité des pouvoirs publics à maintenir des exigences strictes sur la réalité des gains environnementaux, tout en rendant le mécanisme suffisamment attractif pour financer la restauration sur le long terme.

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