Un couvre-feu est entré en vigueur mardi soir à Bordeaux. Il concerne les mineurs non accompagnés d’un représentant légal et s’applique de 22 heures à 7 heures, dans un périmètre restreint à l’hypercentre de la ville, jusqu’au lundi 26 octobre. L’arrêté de la préfecture fait suite aux pillages survenus samedi 17 octobre. Mais sur le terrain, la mesure passe mal auprès des premiers intéressés, qui y voient d’abord une sanction visant les jeunes des quartiers populaires.
« Je trouve que 22 heures, c’est trop tôt »
Mardi soir, pour la première nuit du dispositif, Adem court après son tramway. « Couvre-feu à 22 heures maintenant ! », lance-t-il. L’adolescent n’a pas encore 18 ans et raconte que le centre-ville représente pour lui une véritable bouffée d’oxygène, de jour comme de nuit, particulièrement pendant les vacances. « Je préfère traîner en ville que rester chez moi », confie-t-il.
Même s’il reconnaît que le périmètre interdit demeure très circonscrit, il assure se sentir puni. « Je trouve que 22 heures, c’est trop tôt », soupire-t-il, avant de s’interroger sur la date de fin de cette restriction. À ses côtés, sous un abri de voyageurs, Anouar hoche la tête. Ce jeune informaticien estime que l’arrêté préfectoral pénalise avant tout les jeunes issus des quartiers défavorisés, alors que la mesure s’applique à l’ensemble des mineurs, sans distinction.
Le spectre des amalgames
« Je trouve qu’on répond toujours avec des punitions à tout le monde », déplore Anouar. Il vit à Cenon, à une demi-heure de tramway du centre-ville de Bordeaux. Cette commune figure parmi les plus pauvres de France, avec une population très jeune et pas moins de 80 nationalités représentées.
Le jeune homme n’apprécie guère le lien que certains établissent entre les immigrés et les vandales qui se sont déchaînés samedi. « Ceux qui les critiquent, je prends l’exemple de Bardella, il a une grand-mère algérienne, un grand-père italien. Il est aussi étranger que ceux qu’il critique », souligne-t-il.
« Ces jeunes sont toujours des boucs émissaires »
Les images des pillards en jogging et en sweat à capuche, Safia ne veut plus les voir. La jeune fille raconte avoir coupé tous ses réseaux sociaux et ne plus regarder la télévision. « C’est beaucoup des jeunes qui font ça, mais c’est une minorité. On parle beaucoup des minorités, mais pas des majorités », regrette-t-elle.
Cette lycéenne de 17 ans consacre sa semaine à passer son Bafa, afin de financer ses études. Elle ambitionne de faire médecine et de devenir pédiatre. Dans sa promotion, aucune complaisance ne s’exprime à l’égard des casseurs : « Ce qu’ils ont fait, c’est débile. Ce n’est pas réfléchi. »
Luca, animateur au service jeunesse, connaît bien les jeunes de la ville. « On n’a aucun discours des jeunes qui nous montrent qu’eux sont allés à Bordeaux pour faire de la casse. Ce sont toujours des boucs émissaires », s’agace-t-il. Le maire de Cenon assure pour sa part que ses caméras de vidéosurveillance n’ont repéré aucun mouvement suspect vers Bordeaux le 17 octobre et qu’à sa connaissance, aucun jeune de la commune n’a été interpellé.
Une mesure limitée dans le temps et dans l’espace
Le dispositif bordelais reste strictement encadré. Seuls les mineurs sont concernés, et l’interdiction de circuler ne s’applique que dans les rues touchées par les pillages, entre 22 heures et 7 heures, pour les moins de 18 ans non accompagnés d’un représentant légal. La mesure court jusqu’au lundi 26 octobre inclus.
Ce couvre-feu s’inscrit dans un contexte plus large de tensions urbaines après la mobilisation du 17 octobre, qui a donné lieu à des violences et des pillages dans plusieurs villes de France. D’autres communes ont adopté des arrêtés similaires, et à Paris, la mesure a également été respectée tout en suscitant la colère de certains habitants.
Ce qu’il faut retenir
À Bordeaux, le couvre-feu imposé aux mineurs non accompagnés divise. Si les autorités justifient cette décision par la nécessité de prévenir de nouveaux débordements après les pillages du 17 octobre, de nombreux jeunes interrogés y voient une réponse collective qui stigmatise les habitants des quartiers défavorisés. Entre sentiment d’injustice, rejet des amalgames et volonté de ne pas être confondus avec une minorité de casseurs, les adolescents bordelais expriment surtout leur incompréhension face à une mesure qui, selon eux, punit tout le monde pour les actes de quelques-uns.




