Dans cette petite impasse coincée entre deux bras d’un cours d’eau, les maisons tombent une à une sous les coups des pelleteuses. À Blendecques, dans le Pas-de-Calais, le premier lotissement dont les habitations sont détruites après les inondations répétées de l’hiver 2023-2024 est en cours de démolition. Pour les anciens résidents, c’est une page de leur vie qui disparaît.
Quatorze maisons inondées à trois reprises
De gros tas de gravats sont évacués par des camions en ce début octobre, sous les yeux de Lionel, venu assister à la scène. Son ancienne maison est sans doute la prochaine à disparaître. « Pour l’instant, elle est encore debout, mais ça ne va pas tarder puisque ça va assez rapidement », constate-t-il. « Je suis venu il y a une dizaine de jours, il n’y avait que deux maisons qui étaient par terre et aujourd’hui, il y en a plusieurs. »
Lionel s’approche, prend quelques photos. Il a vécu ici presque trente ans. « Ça fait quand même bizarre, confie-t-il. Tout est ouvert, le garage est parti déjà. Et puis là, on voit l’escalier qui monte à l’étage, les papiers peints… Ça rappelle cette vie qu’il y avait avant. C’est une période qui s’en va, trente ans de souvenirs. »
Mais il ne pouvait plus rester. Les quatorze maisons de ce quartier ont été inondées à trois reprises pendant les crues de l’hiver 2023-2024, et il est impossible de sécuriser les lieux. Lionel a déménagé à quelques kilomètres et assure avoir tourné la page « rapidement ». Ce qui n’est pas le cas de tous les habitants de cette impasse.
« Une plaie à peine cicatrisée »
Vincent, par exemple, n’a pas voulu revenir dans son ancien quartier. « On ne va pas voir ça parce que ça va rouvrir une plaie qui est à peine cicatrisée pour nous », explique-t-il. Un sentiment partagé par Lionel, qui mesure l’ampleur de la perte : « Voir un quartier où on a vécu plus de vingt ans, où on a passé de très bons moments, où on a vu les premiers cris, les premiers pleurs de nos enfants, les premiers tours de roues, c’est une page de notre histoire qui s’efface. »
Aujourd’hui, ce père de famille s’est installé à Arques, juste à côté, dans une nouvelle maison, avec trois critères indispensables : « Prendre de la hauteur, une vue sur un cours d’eau ou le moindre fossé où l’eau ruisselle, on ne le prenait pas », détaille-t-il. Une nouvelle maison qu’il a pu s’offrir en partie grâce à l’argent versé par l’État lors du rachat de son ancien logement : 200 000 euros, issus du Fonds de prévention des risques naturels majeurs, plus souvent appelé Fonds Barnier.
« Ça nous a aidés à rebondir. On a touché 200 000 euros au total. On a dû réenclencher un prêt pour racheter une nouvelle maison. On a perdu 50 % de la valeur de nos biens. On a tous perdu de l’argent, facilement 40 000 euros dans la bataille, ce n’est pas rien. Maintenant, j’espère que ce quartier qui sera rasé pourra amener de la sécurité aux Blendecquois », témoigne-t-il.
Une zone tampon pour absorber les crues
C’est en tout cas l’objectif du chantier. Les maisons vont laisser place au cours d’eau qui les a inondées, afin de limiter les prochaines crues. « Il y a tout un travail pour retravailler l’ensemble du terrain et le cours d’eau, explique Laurent Denis, le président de l’agglomération du Pays de Saint-Omer. Ce qu’on va retrouver, c’est un serpentin qui va se faire dans le terrain pour casser un peu la rivière. Et derrière, on va descendre l’ensemble du terrain de 40 centimètres. S’il y a un débordement, on aura des endroits pour stocker l’eau. »
Une zone tampon doit ainsi remplacer cette impasse pour absorber les inondations. Ces travaux doivent faire baisser de dix centimètres les prochaines crues. La fin du chantier est prévue en 2028.
« Certaines zones ne seront plus considérées comme habitables »
Ces images de pelleteuses détruisant des logements restent rares en France. Mais elles vont sans doute se multiplier dans les Hauts-de-France comme ailleurs. Emma Haziza, hydrologue spécialiste de l’adaptation au changement climatique, alerte : « On risque vraiment de voir dans les prochaines décennies certaines zones qui ne seront plus considérées comme habitables. On voit très bien que les inondations sont plus fréquentes, qu’on a une augmentation aussi de l’importance des hauteurs d’eau, parce que la signature des pluies est en train de changer. »
« En France, vous avez une atmosphère plus chaude, et il y a plus de quantités de pluies qui vont précipiter et donc les conséquences sont toujours plus importantes, poursuit-elle. On se rend compte que non seulement on a oublié le risque passé, mais qu’en plus le risque actuel change de forme et à un moment donné ne permet plus l’habitabilité de ces territoires. »
La spécialiste se veut toutefois mesurée : la destruction de maisons n’intervient qu’en tout dernier recours. D’autres solutions existent, comme modifier les cours d’eau ou adapter les habitations aux inondations. Mais le chantier est immense : une personne sur quatre en France vit en zone inondable.
À Blendecques, la démolition se poursuit, emportant avec elle des décennies de souvenirs. Derrière les gravats, c’est aussi une question de fond qui se pose : comment habiter demain des territoires que l’eau reprend peu à peu ?




