Le mathématicien français Cédric Villani, lauréat de la médaille Fields, a demandé à ses étudiants en thèse de ne « surtout pas utiliser » les outils d’intelligence artificielle générative, estimant que le « chemin » de la recherche compte davantage que le « résultat ». Une prise de position qui intervient alors que les alertes se multiplient sur les dangers de l’IA pour la création scientifique.
Une consigne claire pour ses doctorants
« J’ai un étudiant en thèse. Je lui ai bien dit, pendant la durée de la thèse, de ne surtout pas utiliser ces outils génératifs. Pendant la formation, il faut travailler dur pour remodeler son esprit, son cerveau, et c’est ça qui fait la beauté de n’importe quelle spécialité », a déclaré l’ancien député de l’Essonne mardi 15 septembre sur Radio Classique.
Selon lui, « le temps de la recherche, le temps de la vérification de la solution, le temps de la compréhension, le chemin est encore plus important en sciences, et en mathématiques en particulier, que le résultat lui-même ».
« Je rame de façon assumée à contresens en disant : « Pour être heureux, pour se sentir bien, il faut passer du temps et des efforts à travailler sur quelque chose qui vous tient à cœur », et plus vous mettez du temps et de l’effort à surmonter le problème, plus vous êtes fiers et heureux », a ajouté le lauréat en 2010 de la médaille Fields, considérée comme l’équivalent d’un prix Nobel pour les mathématiques.
Le risque d’un « assèchement » des problèmes mathématiques
Le mathématicien s’est également inquiété d’un risque « d’assèchement » des problèmes mathématiques, quelques jours après la résolution d’un problème majeur, celui de l’équation dite de Navier-Stokes, par OpenAI.
« En mathématiques, on a besoin, pour progresser, de trois matières premières fondamentales qui sont les idées, les étudiants et les problèmes (…) Et maintenant, on se retrouve avec des outils qui sont si efficaces qu’il y a un risque d’assèchement des problèmes », a-t-il constaté.
Avec une vingtaine d’autres médaillés Fields, Cédric Villani a cosigné une tribune publiée dans Le Monde vendredi 11 septembre, alertant sur un possible « effet destructeur » de l’intelligence artificielle sur la recherche en mathématiques.
« Le message premier de ces mathématiciens que nous sommes, c’est « attention, on prend le temps de réfléchir à ce qui est important dans notre métier, à éviter le spectre d’une génération perdue de jeunes mathématiciens qui serait dommageable à l’humanité entière » », a-t-il expliqué.
Une préoccupation partagée par d’autres scientifiques
Cette mise en garde s’inscrit dans un contexte de multiplication des alertes sur les conséquences de l’IA générative sur la recherche et la formation intellectuelle. Plusieurs voix scientifiques de premier plan ont exprimé des réserves similaires ces derniers mois, soulignant le risque d’une dépendance croissante aux outils automatisés au détriment de l’apprentissage profond et de la créativité humaine.
La position de Cédric Villani est d’autant plus notable qu’elle émane d’une figure respectée de la communauté mathématique internationale, dont l’expertise sur les questions numériques est reconnue bien au-delà du monde académique. Son engagement sur les enjeux de société liés au numérique lui confère une autorité particulière dans ce débat.
Pour le mathématicien, l’enjeu dépasse la simple question de l’efficacité : il s’agit de préserver ce qui fait la valeur formatrice de la recherche scientifique. La difficulté rencontrée face à un problème, le temps consacré à sa résolution et la satisfaction qui en découle constituent, selon lui, des éléments irremplaçables de la formation d’un chercheur.
Une question de fond pour l’avenir de la recherche
Le débat soulevé par Cédric Villani rejoint des interrogations plus larges sur la place de l’intelligence artificielle dans le monde académique. Si ces outils peuvent accélérer certaines tâches et ouvrir de nouvelles pistes, leur utilisation pose la question de l’autonomie intellectuelle des jeunes chercheurs et de la préservation d’une certaine forme de rigueur scientifique.
La résolution de l’équation de Navier-Stokes par OpenAI, évoquée par le mathématicien, illustre parfaitement cette tension : si l’exploit technique est indéniable, il pose la question de ce qu’il reste à résoudre pour les générations futures de mathématiciens. La crainte d’un « assèchement » des problèmes n’est pas anodine : elle touche à la dynamique même de la discipline, qui se nourrit de défis non résolus pour progresser.
La tribune cosignée par une vingtaine de médaillés Fields témoigne de l’ampleur de l’inquiétude au sein de la communauté mathématique. Le spectre d’une « génération perdue » de jeunes chercheurs, formés à l’ère de l’IA sans avoir développé les capacités de raisonnement profond qui font la force des mathématiques, est pris au sérieux par les plus éminents représentants de la discipline.
Ce qu’il faut retenir
Cédric Villani, médaillé Fields et ancien député, a explicitement demandé à son étudiant en thèse de ne pas recourir à l’IA générative durant sa formation, arguant que le processus de recherche et de compréhension prime sur le résultat. Le mathématicien alerte sur le risque d’« assèchement » des problèmes mathématiques et a cosigné, avec une vingtaine d’autres médaillés Fields, une tribune mettant en garde contre un possible « effet destructeur » de l’IA sur la recherche. Un message qui résonne comme un appel à préserver la dimension formatrice et humaine de la science.


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