TikTok et le mouvement social : ce que révèlent vraiment 16 milliards de vues

TikTok and the Social Movement: What 16 Billion Views Reveal

TikTok est accusé d’avoir attisé la violence de l’automne social, mais ces 16 milliards de vues de vidéos disent autre chose. Une étude de l’Observatoire du Bien-être, publiée ce mardi 3 novembre, contredit les accusations de coordination et de banalisation des actes violents lors du 17 octobre sur le réseau social chinois. Les vidéos de violences ne représentent que 14 % des vues, la majorité des contenus étant humoristiques ou portant sur les revendications.

Une remise en cause des accusations gouvernementales

Faut-il débrancher TikTok ? Les violences du 17 octobre ont alimenté les débats sur la possibilité de suspendre temporairement certains réseaux sociaux, accusés d’avoir attisé pillages et débordements. L’amendement au projet de loi « casseurs-payeurs » — qui menace les plateformes de « blocage » si des contenus jugés problématiques n’étaient pas retirés — témoigne de la méfiance du gouvernement, tout comme la lettre de Sébastien Lecornu demandant aux grands opérateurs « de se tenir prêts à couper l’accès » à TikTok, mais aussi à Instagram, X et Snapchat.

Ce courrier révélé par Blast le 24 octobre, qui n’a finalement pas débouché sur une coupure, résume bien les préoccupations de l’exécutif face à des plateformes qui auraient joué « un rôle décisif [dans] la viralité de mots d’ordre illicites » et « comme leviers de coordination opérationnelle des violences ». Ces accusations sont graves, mais sont-elles seulement établies ou vérifiables ?

Pas vraiment, du moins dans le cas de TikTok, concluent les auteurs d’une note de l’Observatoire du Bien-être (OBE). Cette dernière s’appuie sur près d’un million de vidéos publiques sur les mobilisations, publiées sur le réseau social chinois entre le 1er septembre et le 29 octobre. Ces contenus pèsent quelque 16 milliards de vues et ont agrégé 4,5 millions de commentaires. Une mine d’informations pour les chercheurs, qui ont traqué les indices selon lesquels la plateforme aurait attisé les violences.

Trois mécanismes accusatoires passés au crible

Bilan : cette théorie n’est « pas du tout confirmée », assure Isabelle Guinaudeau, chargée de recherche CNRS au Centre Marc Bloch, associée au Centre d’études européennes de Sciences Po. « TikTok a été accusé de nourrir les violences par trois mécanismes : la coordination des actes violents, leur banalisation par la circulation des images et l’amplification artificielle [IA et ingérence étrangère] », égraine la coautrice de la note, selon qui l’analyse n’a pas révélé de « traces probantes » pour aucun de ces leviers.

Les appels aux actes violents représentent moins de 1 % des vidéos

L’un des principaux constats porte sur le caractère minoritaire des images de violences. Elles ne pèsent que pour 14 % des vues, loin derrière les contenus à caractère humoristique (31 %) ou évoquant les revendications (32 %). La majorité des vidéos sur les violences émanent de médias et les appels explicites à commettre des actes violents ne représentent qu’entre 0,04 et 0,21 % des contenus selon les jours.

Une large partie de la production émane de « comptes personnels qui montrent le mouvement de l’intérieur », constate Isabelle Guinaudeau. « Des gens se filment en train de participer, avec de la musique, parfois des memes et un ton plutôt joyeux ou humoristique », explique la chercheuse, pour qui cette lecture « ludique » de l’actualité brûlante correspond à « ce que montre l’algorithme TikTok normalement ». La colère n’est pas absente, elle se retrouve dans 28 % des vidéos, mais des sentiments positifs comme la « joie », la « fierté » ou l’« espoir » ressortent également dans 26 % des contenus analysés.

Pas de trace d’amplification artificielle

Autre constat important fait par les auteurs : les données étudiées ne révèlent pas de trace d’« amplification artificielle », pointe également Isabelle Guinaudeau. « On ne voit ni beaucoup de vidéos qui utilisent l’IA, ni d’éléments suspects indiquant une possible ingérence », comme un grand nombre de contenus publiés par des « profils nouvellement créés » ou « étrangers », rapporte la spécialiste.

La piste d’une viralité accrue des vidéos de violences semble également exclue. Si certains semblaient craindre que les « logiques d’algorithme » poussent les utilisateurs au « trash », il ressort que les « vidéos violentes » n’ont pas de « prime générale à la visibilité », analyse Isabelle Guinaudeau. Si une telle prime devait exister, elle concernerait surtout les médias. Leurs contenus montrant des violences enregistrent 40 % de vues supplémentaires, là où les « petits créateurs » en perdent 34 % en moyenne s’ils font de même.

Pas non plus d’incitations en masse au chaos dans les sections commentaires des vidéos. Lorsqu’elles montrent des violences, « on trouve 10 fois plus de messages les condamnant explicitement [20,6 %] que de message les célébrant [2,2 %] », affirme Isabelle Guinaudeau, soulignant que « quand les violences sont diffusées, elles ne sont pas forcément approuvées ou valorisées ». L’attention aux violences a par exemple été « plus marquée » chez « les médias dont l’audience se positionne plus au centre et à droite » et qu’on peut difficilement accuser de permissivité.

Les limites de l’étude et le scepticisme face aux suspensions

Isabelle Guinaudeau concède que « l’étude n’est pas parfaite », puisqu’elle ne porte que sur les contenus publics et n’intègre donc pas les échanges privés ou les recommandations personnalisées. « On ne peut donc pas exclure que TikTok ait joué un rôle dans certains cas de violence, mais si c’était déterminant, il y aurait sans doute eu des traces dans les espaces publics de la plateforme », juge la chercheuse, qui invite les internautes majeurs qui le souhaitent à faire don de leur historique TikTok pour aider la recherche sur le réseau social.

Forts de tous ces constats, les auteurs de l’étude ne cachent pas leur scepticisme face aux projets de suspendre temporairement certains réseaux sociaux. « Ces mesures sont extrêmement fortes et restrictives », s’alarme Isabelle Guinaudeau, pour qui il est « important de rappeler qu’une suspension générale suspendrait aussi des usages d’information, de discussion et de mobilisation ». « Les appels à manifester et les messages politiques relèvent de pratiques légitimes en démocratie », insiste-t-elle.

Ce qu’il faut retenir

L’étude de l’Observatoire du Bien-être, fondée sur l’analyse d’un million de vidéos totalisant 16 milliards de vues, contredit les accusations selon lesquelles TikTok aurait coordonné, banalisé ou artificiellement amplifié les violences du 17 octobre. Les contenus violents restent minoritaires (14 % des vues), les appels explicites à la violence sont marginaux (moins de 1 %), et les commentaires condamnent dix fois plus souvent les violences qu’ils ne les célèbrent. Face à ces résultats, les chercheurs s’inquiètent des projets de suspension des réseaux sociaux, qui menaceraient des usages démocratiques légitimes — information, discussion et mobilisation — sans que les preuves d’un rôle déterminant de la plateforme dans les violences soient établies.

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