C’est un procès qui s’annonce comme l’un des plus lourds de l’histoire judiciaire marseillaise récente. À partir du lundi 19 octobre, la cour d’assises spécialement composée des Bouches-du-Rhône, à Aix-en-Provence, juge cinq hommes poursuivis pour un triple assassinat perpétré fin décembre 2020 dans le milieu du narcotrafic. Parmi les victimes figure Brahim Chabane, 22 ans, grand frère d’Amine Kessaci, devenu depuis un visage emblématique de la lutte contre les trafics de stupéfiants. Ce dernier sera présent à l’audience, déterminé à se tenir « debout face à l’ensemble des personnes incriminées ».
Un règlement de comptes d’une violence extrême
Les faits remontent au 29 décembre 2020. Il est 4 h 45 lorsque le corps de Brahim Chabane est découvert carbonisé sur le siège passager avant d’une Audi S3 incendiée, dans un tunnel de l’autoroute du littoral, au-dessus de Marseille. Dans le coffre se trouve le cadavre de l’un de ses amis, Réda Khaldi. Tous deux étaient âgés de 22 ans. Selon les examens médico-légaux, les deux jeunes hommes ont été blessés par balle avant d’être brûlés, selon la méthode dite du « barbecue », devenue courante dans la criminalité organisée marseillaise depuis les années 2000.
Une troisième victime complète ce sinistre tableau : Nassim Loubani, 24 ans au moment des faits, présenté comme le chef du trio. Sa tête criblée de balles et le reste de son corps démembré sont retrouvés le 6 janvier 2021 dans le coffre d’une voiture volée en feu, dans le 15e arrondissement de Marseille.
Un commanditaire présumé agissant depuis Dubaï
L’enquête, minutieuse, s’appuie sur l’exploitation des données téléphoniques, l’analyse de nombreuses traces ADN et les témoignages de proches des victimes, dont Amine Kessaci et sa mère, Ouassila Benhamdi. Les policiers découvrent rapidement que Brahim Chabane et Réda Khaldi étaient dans le viseur de la police judiciaire au moment de leur mort : les déplacements de leurs véhicules étaient observés en temps réel, ce qui a permis des interpellations dès avril 2021. Le juge d’instruction conclut à des meurtres commis avec préméditation et en bande organisée.
Parmi les cinq accusés, Karim Harrat, 38 ans, surnommé « Le Rant », est désigné comme le commanditaire de ce triple assassinat, organisé depuis l’étranger et plus particulièrement depuis Dubaï. Le magistrat estime que ce baron du narcobanditisme marseillais « a souhaité l’élimination des victimes, non seulement parce qu’elles perturbaient le fonctionnement de ses réseaux, mais aussi pour déstabiliser les équipes adverses ». Il est accusé d’avoir « actionné et financé une équipe de malfaiteurs présente sur le terrain », en échangeant via la messagerie cryptée Sky ECC. Extradé du Maroc en 2023, il est actuellement incarcéré à la prison de haute sécurité de Vendin-le-Vieil, dans le Pas-de-Calais. Son avocat, Hugues Vigier, assure qu’il « nie être l’auteur des messages et conteste absolument tous les faits reprochés ».
L’ombre de la DZ Mafia et un second deuil
À ses côtés dans le box, Amine Oualane, 32 ans, dit « Mamine », considéré comme l’un des chefs de l’organisation criminelle DZ Mafia. Accusé d’être l’organisateur du commando, il aurait été le principal relais de Karim Harrat sur le terrain. Vingt-cinq traces de son ADN ont été identifiées sur les scellés. Il assure pourtant n’avoir rien à voir dans cette affaire. « Les éléments qui sont présentés comme des éléments à charge dans ce dossier constituent au contraire les preuves de son innocence », a déclaré à l’AFP l’une de ses avocates, Inès Medioune.
Pour Amine Kessaci, ce face-à-face n’a rien d’anodin. Car « Mamine » n’est pas seulement accusé d’avoir assassiné Brahim : il est aussi suspecté d’être lié au meurtre de Mehdi, l’autre frère d’Amine Kessaci. Ce jeune homme de 20 ans, totalement étranger au trafic de drogue, a été tué de six balles dans le thorax alors qu’il se trouvait au volant de sa voiture, en novembre 2025. L’enquête est toujours en cours.
Trois autres accusés, Nadjim Ahamada Mbae, Malik Kariba et Ahmed Zakaria Bensaci, sont renvoyés pour les mêmes motifs. Selon l’ordonnance de mise en accusation, c’est toute « l’équipe de malfaiteurs » qui s’est dotée « de tout le nécessaire » et s’est assurée « de la confiance des victimes », qu’ils connaissaient, pour les conduire dans un « guet-apens » à Châteauneuf-les-Martigues, avant de leur tirer dessus. « Mon client va pouvoir se défendre et s’exprimer au cours des débats avec toutes les personnes en présence », a assuré à franceinfo Pascal Luongo, avocat de Malik Kariba.
« La justice », pas « la vengeance »
Depuis la mort de son frère, Amine Kessaci a transformé sa douleur en combat. Avec son association Conscience, il a d’abord accompagné les familles frappées par la violence liée au trafic de drogue, avant d’organiser deux marches blanches à l’été 2021. Son engagement a trouvé un écho national lorsqu’Emmanuel Macron s’est rendu à Marseille pour lancer son plan « Marseille en grand ». Puis il s’est investi en politique, rejoignant Les Écologistes, avant d’être élu adjoint au maire de Marseille Benoît Payan aux municipales de mars. Son visage est désormais médiatisé au point qu’il a été placé sous protection policière en août 2025, à la suite de menaces répétées. En octobre de la même année, il publiait Marseille, essuie tes larmes, un essai dans lequel il s’adresse à son frère disparu.
« Ce procès, pour moi, ne signifie pas la vengeance, il signifie la justice », a-t-il confié à l’AFP. Dans son livre, il écrivait déjà : « Je veux que tes assassins soient condamnés. » Sa mère, Ouassila Benhamdi, confiait de son côté dans la série documentaire Narcorama, il était une fois Marseille : « Plus le procès approche, plus j’ai peur. » Elle se disait toutefois prête à « pardonner » aux accusés, à condition de voir « vraiment que ce sont des jeunes victimes des quartiers ou de la société ». Amine Kessaci déclare partager cette optique : « Je refuse que ces personnes aient le pouvoir de rendre mon cœur un peu plus noir que le leur. »
Le procès, qui doit durer trois semaines, se tient sous très haute surveillance : hélicoptère, blindés, snipers et unité d’élite sont déployés autour de la cour d’assises. La date de la prise de parole d’Amine Kessaci et de sa mère est gardée secrète, au moins jusqu’à l’ouverture des débats, pour des raisons de sécurité. « Nous avons confiance en la justice », a simplement déclaré leur avocat, Pierre-Olivier Sur.
Ce qu’il faut retenir
Ce procès hors norme doit établir les responsabilités dans un triple assassinat qui illustre la violence extrême du narcotrafic marseillais. Pour Amine Kessaci, l’enjeu dépasse le simple verdict : il s’agit de démontrer que la justice peut répondre à la barbarie sans céder à la vengeance, et de porter la voix des familles victimes de la criminalité organisée. Au-delà du sort des cinq accusés, c’est la capacité de l’institution judiciaire à traiter ces affaires sous haute tension qui sera observée pendant trois semaines.




