Sept ans après avoir tenté de contraindre l’Ukraine à l’aider dans sa campagne de réélection, Donald Trump semble récidiver. Le président américain fait pression sur Kiev pour qu’elle cesse de riposter aux attaques nocturnes meurtrières de la Russie contre les civils, dans l’espoir de venir en aide aux républicains à l’approche des élections de mi-mandat.
Un changement de ton spectaculaire
« Je pense qu’il est temps que l’Ukraine ait un nouveau président », a déclaré récemment le président américain après avoir reproché à son homologue, Volodymyr Zelensky, d’avoir frappé les infrastructures pétrolières russes. « Zelensky aurait pu mettre fin à cette guerre à de nombreuses reprises. De très nombreuses fois. Mais il choisit de ne pas le faire. »
Cette campagne de pression, conjuguée à un accord conclu par Donald Trump avec Moscou pour importer du gazole russe, vise à soutenir des candidats républicains fragilisés par la flambée des prix des carburants. Mais cette tentative de la dernière chance sur le plan politique, outre qu’elle revient à apporter un soutien moralement contestable à Vladimir Poutine, semble peu susceptible de faire baisser sensiblement les prix à la pompe. Une combinaison qui suscite jusqu’au sein du camp républicain les critiques de ceux-là mêmes que le président entend aider.
« Nous devons faire baisser le prix du gazole, mais je ne pense pas que nous ayons besoin de conclure un accord avec la Russie pour y parvenir », a déclaré mardi soir la républicaine Ashley Hinson, élue de l’Iowa à la Chambre des représentants et candidate au Sénat dans cet État traditionnellement acquis à son parti, où la course s’annonce serrée.
Bien au-delà de l’affaire de 2019
Les initiatives de Donald Trump contre l’Ukraine ne se limitent désormais plus à des déclarations virulentes. Mercredi, Volodymyr Zelensky a déclaré à la radio publique américaine NPR que des responsables de l’administration Trump avaient averti les dirigeants militaires ukrainiens que les États-Unis cesseraient de partager leurs renseignements avec Kiev si celle-ci ne mettait pas fin à ses frappes contre les raffineries russes. Cette semaine également, le système de navigation reposant sur Starlink, que l’Ukraine utilisait pour abattre des drones russes, a été brusquement désactivé, déclenchant une passe d’armes entre Elon Musk et l’administration Trump.
La Maison Blanche n’a pas répondu aux questions sur le soutien accordé par Donald Trump à Vladimir Poutine, alors même que les forces russes continuent de frapper des immeubles résidentiels ukrainiens et d’autres cibles civiles, notamment des centrales électriques.
En exigeant de l’Ukraine qu’elle prenne des mesures susceptibles de compromettre son existence même au motif qu’elles permettraient de faire baisser les prix du gazole, le président américain va bien au-delà de sa demande de 2019. Il avait alors conditionné le versement d’une aide militaire approuvée par le Congrès à l’ouverture, par Volodymyr Zelensky, d’une enquête sur Joe Biden, candidat démocrate à la présidentielle. À l’époque, la Russie menait des attaques de moindre ampleur dans le Donbass, à l’est de l’Ukraine. Vladimir Poutine était encore à trois ans de l’invasion à grande échelle lancée en 2022.
« C’est le même usage de l’autorité gouvernementale à des fins purement politiques », a déclaré John Bolton, qui fut conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump durant son premier mandat et qui, comme plusieurs autres critiques du président, a fait l’objet de poursuites engagées par le ministère de la justice sous son second mandat.
Robert Kagan, qui a travaillé au département d’État sous la présidence de Ronald Reagan et appartient aujourd’hui à la Brookings Institution, estime que le revirement soudain de Donald Trump en faveur de Vladimir Poutine et au détriment de l’Ukraine a des conséquences qui dépassent largement le conflit lui-même. « Les États-Unis n’ont plus de politique étrangère. Aujourd’hui, les États-Unis sont une entreprise criminelle prédatrice », a-t-il déclaré.
Aucun effet attendu sur le prix de l’essence
Ces derniers jours, Donald Trump a imputé à plusieurs reprises, à tort, à Volodymyr Zelensky la flambée des prix du gazole. En réalité, selon les experts, le prix du gallon, qui approche les 7 dollars — soit environ 1,85 dollar le litre — s’explique par la guerre menée par le président américain contre l’Iran. Malgré cela, Donald Trump exige que l’Ukraine cesse de viser les raffineries russes. Il lui demande à la place d’accepter un « accord » qui profiterait à Vladimir Poutine dans une guerre qui approche de son cinquième anniversaire.
« Il veut créer des problèmes pour le monde. Il veut créer des problèmes pour nos agriculteurs, nos éleveurs, avec, euh, le gazole, parce que la Russie fournit une grande partie du gazole dans le monde », a affirmé Donald Trump samedi à propos de Volodymyr Zelensky.
Dans une publication sur les réseaux sociaux, le président américain a annoncé un autre accord qui reviendrait, dans les faits, à lever les sanctions visant la Russie afin de lui permettre de vendre du gazole aux États-Unis. Cet accord annoncé, qui semble à première vue contraire à une loi de 2022 interdisant de telles importations, a été critiqué par des membres du Congrès, y compris des républicains, ainsi que par les alliés européens des États-Unis. Ceux-ci y voient une trahison de l’Ukraine et un rapprochement inconsidéré avec un dirigeant accusé de faire régner la violence et de poursuivre une guerre meurtrière.
« Les effets de cette décision sont incertains, tandis que les risques sont évidents : légitimer Moscou alors que ses bombes continuent de tomber sur les villes ukrainiennes, financer sa guerre et affaiblir les sanctions », a déclaré mercredi la première ministre italienne, Giorgia Meloni, devant le Sénat italien.
En tout état de cause, les spécialistes du secteur pétrolier estiment que l’autorisation donnée à la Russie de vendre son gazole aux pays occidentaux ne soulagerait guère les consommateurs qui en dépendent. « Cinq cents de moins par gallon de gazole », estime Dan Eberhart, propriétaire de l’entreprise de services pétroliers Canary LLC et donateur républicain. « Trop peu, trop tard. » Matt Randolph, qui possède lui aussi plusieurs décennies d’expérience dans le secteur, juge cette estimation encore trop optimiste. « Zéro », tranche-t-il. « Cela n’ajoute pas une goutte de gazole au marché mondial. Déplacer du gazole d’un endroit à un autre ne change pas son prix. Seule une augmentation de l’offre ou une baisse de la demande peut y parvenir. »
Ce qu’il faut retenir
En subordonnant la sécurité de l’Ukraine à des considérations électorales américaines, Donald Trump reproduit, en l’aggravant, le schéma de son premier mandat. Mais cette fois, les concessions exigées de Kiev touchent directement sa capacité à se défendre contre l’agression russe, et l’accord sur le gazole annoncé ne devrait guère alléger le fardeau des automobilistes américains. Une équation politiquement risquée, y compris pour les républicains que le président prétend soutenir.


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