Au lendemain de l’adoption de la proposition de loi dite « intégrale » contre les violences sexistes et sexuelles, les réactions divergent profondément au sein du mouvement féministe français. Si certaines organisations saluent une avancée majeure, d’autres dénoncent un texte incomplet qui privilégie la répression au détriment de la prévention.
Une avancée saluée par une partie des associations
Les associations membres de la Coalition féministe et enfantiste ont accueilli favorablement le vote, qualifiant le texte de « victoire d’étape historique ». Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des femmes, a exprimé sa satisfaction auprès du Parisien, soulignant les progrès significatifs enregistrés.
« On a de grandes avancées dans la loi avec la reconnaissance d’un certain nombre de violences sexuelles : l’inceste, les mariages forcés, l’excision, etc. Il y a aussi d’immenses avancées sur le plan judiciaire », a-t-elle déclaré, se réjouissant d’une possible « victoire finale » lors de l’adoption définitive du texte.
#NousToutes dénonce une loi « qui n’a plus d’intégrale que le nom »
Cette approbation est loin de faire l’unanimité. Le collectif #NousToutes, fer de lance de la contestation, exprime de vives inquiétudes quant à la portée réelle du dispositif législatif.
« Nous sommes inquiètes, et le combat continue car cette proposition de loi n’est pas la solution aux violences de genre systémiques en France », affirme Emmanuelle H., membre du collectif, interrogée par le HuffPost. Aux côtés de Médecins du Monde, l’Inter-LGBT, Toutes des femmes et Amnesty International France, #NousToutes dénonce un texte vidé de sa substance.
L’aspect punitif privilégié au détriment de la prévention
La critique principale portée par les associations dissidentes concerne la philosophie même du texte. Selon elles, la loi se concentre excessivement sur la dimension répressive sans traiter les causes profondes des violences.
« Si elle est votée, la loi pourra faciliter le parcours judiciaire de quelques victimes, mais elle est loin de régler le problème parce que c’est l’aspect punitif qui a été priorisé. Il n’y a aucune mesure de prévention, celles qui sont défendues de longue date par les associations ont été complètement ignorées parce que ça coûte de l’argent », déplore Emmanuelle H.
Le collectif pointe également l’insuffisance des moyens alloués à l’application du texte, estimant que les ressources prévues ne permettront pas une mise en œuvre effective des mesures annoncées.
Des victimes laissées de côté
#NousToutes alerte sur l’oubli de certaines catégories de victimes dans le dispositif législatif. La porte-parole du collectif énumère les populations concernées : « Avec cette proposition de loi, il y a toute une partie des victimes qui sont oubliées, à commencer par celles qui ne portent pas plainte. Mais aussi les personnes vulnérables, par exemple celles vivant avec un handicap, celles dont la situation administrative est précaire, les personnes LGBTQIA+ ou encore les travailleuses du sexe. »
La suppression de l’article 62, sur proposition du Rassemblement national, illustre particulièrement ces lacunes. Cette disposition permettait à une victime de violences sexuelles de bénéficier d’un titre de séjour pendant la durée de la procédure judiciaire. La Coalition féministe et enfantiste appelle d’ailleurs à « corriger » ce « recul », rappelant qu’« aucune victime ne doit renoncer à porter plainte par peur de l’expulsion ».
Un calendrier politique préoccupant
Au-delà du contenu du texte, #NousToutes s’inquiète du contexte politique dans lequel s’inscrit cette loi, à la fin du second mandat d’Emmanuel Macron.
« Il a fait de l’égalité femmes-hommes la grande cause de ses quinquennats mais il n’a cessé de mépriser les victimes et les associations, qui n’ont cessé de perdre des financements », constate Emmanuelle H. « Donc avec cette loi, on est dans l’hypocrisie totale. Stratégiquement, ce n’était pas le bon moment de discuter d’une loi-cadre pour lutter contre les violences de genre. »
La militante redoute que les avancées modestes du texte ne bloquent d’autres évolutions jugées urgentes. « Demain, quand les associations qui soutiennent le texte diront “Nous n’avons pas les moyens de mettre en place les mesures prévues par le texte”, on leur répondra “Ça suffit, vous avez déjà eu votre loi intégrale !” », pronostique-t-elle. « Si c’est fait pour museler les féministes pour les dix prochaines années, c’est plutôt bien joué. »
La pérennité des mesures adoptées reste par ailleurs incertaine après l’élection présidentielle de 2027, alors que les sondages placent Marine Le Pen en position favorable. « On est dans un contexte où tout peut voler en éclat. Et quand on voit la façon dont le RN a tenté, durant le débat, de détricoter la moindre petite mesure en faveur des femmes… », s’alarme la représentante de #NousToutes.
Vers un plan d’action féministe global
Plutôt qu’une simple loi-cadre, #NousToutes et ses alliées réclament un « plan d’action féministe » ambitieux, incluant de « vraies mesures pour éradiquer les violences en s’attaquant aux sources et aux systèmes d’oppression ».
Cette approche nécessiterait des investissements substantiels pour « modifier les comportements et les mentalités » à travers des actions d’éducation et de prévention contre les violences de genre, ainsi que l’accompagnement des victimes.
Le débat sur l’efficacité et la portée de cette loi intégrale révèle les tensions persistantes au sein du mouvement féministe français. Si le texte marque indéniablement une étape dans la reconnaissance juridique des violences sexistes et sexuelles, sa capacité à transformer en profondeur la lutte contre ces violences systémiques reste âprement discutée. Entre avancées symboliques et lacunes structurelles, la loi intégrale incarne autant une victoire qu’un point de départ pour les militantes qui continuent de réclamer des moyens à la hauteur des enjeux.


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