Au milieu des fjords du sud du Groenland, les foreuses ont repris du service sur la petite île d’Amitsoq. Des ouvriers assemblent de longs tubes métalliques qui s’enfoncent à plus de 100 mètres sous terre, tandis que les machines remontent des cylindres de roche que les géologues examinent pour déterminer la richesse du sous-sol. Chaque matin, les équipes rejoignent le site en bateau depuis Nanortalik, à une trentaine de minutes de navigation, avant de grimper jusqu’à la plateforme de forage.
L’endroit n’a pourtant rien d’une nouvelle découverte. Une mine y était déjà exploitée au début du XXe siècle, avant de fermer en 1922, faute de rentabilité. Plus d’un siècle plus tard, ce gisement suscite de nouveau l’intérêt des industriels et de l’Union européenne. La raison tient en un mot : le graphite.
Un minerai indispensable aux voitures électriques
Le graphite est une forme de carbone, l’élément chimique dont le symbole est C, comme dans le diamant. Il est notamment utilisé dans les mines de nos crayons à papier. Mais ses applications industrielles sont aujourd’hui beaucoup plus stratégiques. Il entre dans la composition des batteries lithium-ion, notamment celles des véhicules électriques. Une batterie de voiture électrique peut ainsi contenir davantage de graphite que de lithium. Le minerai est également utilisé dans l’industrie nucléaire et certains équipements militaires, grâce notamment à sa résistance aux températures extrêmes.
Or l’Europe en produit très peu et dépend largement des importations. La Chine occupe une position dominante dans l’extraction mondiale du graphite, mais surtout dans sa transformation en matériaux utilisables par l’industrie des batteries. Cette dépendance inquiète Bruxelles, qui cherche à diversifier ses sources d’approvisionnement pour éviter qu’une interruption des exportations chinoises ne fragilise ses industries automobile, énergétique ou de défense.
Une ancienne mine devenue stratégique pour Bruxelles
C’est dans ce contexte que le projet d’Amitsoq a obtenu le statut de « projet stratégique » de l’Union européenne, dans le cadre de sa politique de sécurisation des matières premières critiques. Le gisement présente un avantage important : une teneur en graphite d’environ 20 %, considérée comme particulièrement élevée.
Pour l’instant, les équipes présentes sur place ne procèdent pas à une extraction commerciale. Les forages servent à préciser l’étendue du gisement, notamment sous le fjord, et à vérifier les conditions géologiques nécessaires à une future exploitation. L’entreprise britannique GreenRoc Strategic Materials, qui porte le projet, espère commencer la production dès 2027, selon son calendrier présenté au Monde. Le graphite concentré serait ensuite acheminé vers une installation de transformation en Scandinavie. Une usine pilote est également en préparation au Danemark. L’objectif est de développer une nouvelle chaîne d’approvisionnement pour l’industrie européenne, sans dépendre exclusivement des capacités chinoises.
Près de 200 emplois espérés dans le sud du Groenland
Pour le Groenland, l’intérêt est aussi économique. Ce territoire autonome au sein du royaume du Danemark est quatre fois plus vaste que la France, mais ne compte qu’environ 57 000 habitants. Son sous-sol recèle de nombreuses ressources minières, convoitées notamment par les entreprises européennes, américaines et chinoises. À Nanortalik, la commune voisine d’Amitsoq, le projet nourrit l’espoir d’une relance économique. Près de 200 emplois pourraient être créés, selon les estimations évoquées localement dans le reportage du Monde.
Au-delà des postes directement liés à l’extraction, l’activité pourrait bénéficier aux transports, à l’hébergement, à la restauration et aux pêcheurs de la région. Ces perspectives sont particulièrement importantes dans une zone confrontée au chômage et au départ d’une partie de sa jeunesse vers Nuuk, la capitale groenlandaise. À plus long terme, le développement de l’industrie minière pourrait également contribuer à réduire la dépendance financière du Groenland vis-à-vis du Danemark, alors que la question de l’indépendance reste centrale dans la vie politique locale.
Entre indépendance économique et protection de l’environnement
Mais cette nouvelle ruée vers les minerais stratégiques soulève aussi des interrogations. Pour exploiter ses ressources, le Groenland doit attirer des investissements, des technologies et des entreprises étrangères. Une situation paradoxale pour un territoire qui cherche précisément à renforcer son autonomie économique.
L’ouverture de nouveaux sites d’extraction suscite également des préoccupations environnementales. Les Groenlandais sont particulièrement attachés à la préservation de leurs paysages et de leurs écosystèmes arctiques. Les projets miniers sont donc soumis à des procédures d’autorisation et à des exigences environnementales strictes.
À Amitsoq, la reprise de l’activité industrielle reste ainsi un projet, dont le calendrier dépend encore des étapes techniques et de sa concrétisation économique. Un siècle après sa fermeture, cette ancienne mine pourrait néanmoins retrouver une place dans l’économie mondiale.
Une dépendance stratégique à briser
La transition vers la voiture électrique, présentée comme l’un des moyens de réduire les émissions de gaz à effet de serre, dépend elle aussi de l’extraction de nouvelles ressources. Pour produire les batteries de demain, l’Europe pourrait bien avoir besoin de réveiller de vieilles mines au milieu des fjords du Groenland. Le projet d’Amitsoq illustre ainsi l’un des paradoxes de la transition énergétique : réduire la dépendance aux énergies fossiles implique de sécuriser l’accès à de nouvelles matières premières critiques, souvent situées dans des régions reculées et sensibles sur le plan environnemental. Entre ambition industrielle européenne et préservation de l’Arctique, le pari groenlandais reste suspendu à des arbitrages techniques, économiques et écologiques dont les premières réponses sont attendues dès 2027.




