La justice américaine a rouvert, lundi 28 septembre, l’enquête sur un viol collectif survenu au sein de l’université privée de Cornell, dans l’État de New York, après le dépôt d’une nouvelle plainte au civil. L’affaire, qui n’avait débouché sur aucune poursuite il y a deux ans, provoque une vague d’indignation dans le pays et relance le débat sur la culture du viol dans les établissements d’élite.
Les faits dénoncés par « Jane Doe »
Tout commence en octobre 2024. Ce soir-là, une étudiante de 20 ans, désignée sous le pseudonyme de « Jane Doe » pour protéger son identité, se rend dans une « fraternity house », une maison mise à disposition par l’université aux organisations étudiantes. Elle y rejoint une amie qui participe à une soirée organisée avec des membres de la fraternité « Chi Phi », l’une des plus anciennes du campus de Cornell et exclusivement masculine.
Selon la plainte de 101 pages rendue publique, la jeune femme est poussée à consommer de la kétamine, puis « abreuvée » d’alcool. Elle est ensuite agressée sexuellement par deux hommes dans un premier temps. Plus tard dans la nuit, d’autres membres du groupe sont invités, via un groupe Snapchat, à rejoindre la maison pour abuser d’elle. Des messages explicites sont échangés, comme le rapporte le média CBS : « Le magasin est toujours ouvert ? », écrit un membre de la fraternité à 1 h 42 du matin. Un autre lui répond simplement « oui ». Au total, la plaignante affirme avoir été violée par sept hommes pendant plusieurs heures.
L’absence de poursuites au cœur de la polémique
C’est précisément ce point qui cristallise la colère : pourquoi aucune poursuite n’a-t-elle été engagée après le premier signalement de la victime auprès de la police ? Dans un communiqué, Matthew Van Houten, procureur du comté de Tompkins, s’est justifié en expliquant que le témoignage recueilli à l’époque, dans le cadre d’une enquête interne de l’université, ne permettait pas d’établir une absence de consentement.
Mais la nouvelle plainte, rendue publique et accompagnée de nouvelles preuves, a changé la donne. « Conscient que le processus de guérison d’un traumatisme est personnel et différent pour chaque individu », le procureur a annoncé la réouverture de l’enquête et envisage désormais des poursuites pénales contre les sept hommes accusés.
Dans le même temps, la police locale de la ville d’Ithaca a publié lundi un message sur sa page Facebook, exprimant sa consternation d’apprendre l’existence de cette affaire seulement deux ans après les faits.
Une indignation qui dépasse les réseaux sociaux
Depuis la révélation de l’affaire, les réactions se multiplient. L’actrice américaine Florence Pugh, suivie par plus de dix millions d’abonnés sur Instagram, a publié un long message dénonçant le silence des institutions. « Les établissements d’enseignement supérieur, qu’il s’agisse de collèges, d’écoles ou d’universités, laissent régulièrement tomber les femmes partout dans le monde. Ils forment des hommes à qui l’on répète sans cesse qu’ils peuvent causer un préjudice extrême sans risquer de subir de représailles », écrit-elle.
D’autres personnalités vont encore plus loin. Toby Morton, l’un des scénaristes de la série animée South Park, a créé un site internet baptisé « TheCornell7.org ». Cette page, promet-il, « retracera l’histoire de cette femme qui a été violée par sept membres de la fraternité de Cornell Chi Phi en octobre 2024, la plainte qu’elle a déposée et la réaction des institutions face à son affaire ». Les noms des sept accusés y sont affichés.
La classe politique s’empare également du dossier. Alexandria Ocasio-Cortez, figure de proue des démocrates, a dénoncé dimanche lors d’un meeting une « culture du viol » au sein des établissements d’élite. La plaignante, « cette survivante, en a terminé avec ses études, parce qu’on ne peut pas rester à l’université quand quelque chose comme cela vous arrive », a-t-elle lancé, accusant l’institution d’avoir « protégé » les mis en cause.
La réponse de l’université Cornell
De son côté, Kyle Kimball, porte-parole de Cornell, assure que l’université soutient la décision de rouvrir les investigations. Il souligne que la fraternité « Chi Phi », à laquelle appartenaient les auteurs présumés, a été dissoute en 2024 et que des sanctions disciplinaires ont été prises contre eux, allant « jusqu’à l’exclusion et la suspension » de l’établissement.
Dans un communiqué publié lundi, la direction explique que cette décision fait suite à une enquête interne menée pendant plusieurs mois, au cours de laquelle la plaignante et les mis en cause ont été entendus.
Un phénomène loin d’être isolé
Cette affaire n’est pourtant pas un cas isolé. Selon un sondage réalisé par Cornell elle-même, 35 % des étudiantes de premier cycle ont subi des contacts sexuels « non consentis » en 2025, impliquant « la force ou l’incapacité ». Un chiffre en augmentation dans cet établissement, pourtant régulièrement classé parmi les quinze meilleures universités au monde.
L’affaire « Jane Doe » met ainsi en lumière un problème structurel : celui du traitement des violences sexuelles dans les campus américains, où les procédures internes se substituent parfois à la justice pénale. Si la réouverture de l’enquête constitue une avancée pour la plaignante, elle rappelle surtout que, dans de nombreux cas, il faut une mobilisation médiatique et politique pour que les institutions réagissent. Le combat contre l’impunité des violences sexuelles en milieu universitaire, lui, est loin d’être terminé.


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