C’est une première en France. Ce lundi 28 septembre, l’association M’endors pas, fondée par Caroline Darian, a lancé une vaste campagne nationale de sensibilisation à la soumission chimique. Portée par un slogan évocateur — « Il y a des crimes que l’on ne peut pas raconter, parce qu’on ne s’en souvient pas » —, cette initiative vise à faire connaître au grand public une réalité criminelle encore largement sous-estimée : l’administration à une personne, à son insu ou sous la contrainte, d’une substance psychoactive à des fins délictuelles ou criminelles.
Une campagne multicanale pour briser le silence
Affichage dans les médias, publications percutantes sur les réseaux sociaux, série de vidéos réalisées par la cinéaste Rebecca Zlotowski : le dispositif se veut ambitieux et multiforme. Dans le film principal, diffusé à la télévision et en ligne, des personnes s’installent dans un studio et sont invitées à « raconter ce qu’il s’est passé » avec leur beau-père, compagnon ou collègue. Aucune ne parvient à répondre. Toutes montrent leur désarroi, illustrant l’impossibilité de témoigner lorsque la mémoire fait défaut.
« La soumission chimique, c’est se faire voler une part de son histoire, expliquait Caroline Darian ce lundi dans la Matinale de France Inter. La campagne montre le calvaire très spécifique des victimes de soumission chimique, qui n’ont pas de souvenirs et ne sont pas en capacité de raconter ce qu’elles ont vécu. »
Interrogée par l’AFP, la fondatrice de M’endors pas insiste sur l’urgence d’agir : « Il s’agit d’un véritable fléau de santé publique. Le message qu’on veut faire passer, c’est que si vous avez un doute, il faut investiguer. Ce n’est pas parce qu’on n’a pas de souvenir, qu’il n’y a pas de traces. »
Des chiffres largement sous-estimés
Selon une enquête de l’Agence Nationale de Sécurité du Médicament datant de 2024, 1 377 signalements suspects de soumission chimique ont été dénombrés en 2023, dont 905 cas de soumissions chimiques possibles et 140 cas vraisemblables. Des chiffres que Caroline Darian juge très en deçà de la réalité.
« Aujourd’hui, il y a des tas de victimes qui ne déposent pas plainte, qui ne savent pas ce qu’elles vivent, a-t-elle martelé sur France Inter. On n’a pas su décrypter ce que vivait ma mère pendant dix ans. Il faut aller chercher ce réservoir de victimes et c’est tout l’enjeu de cette campagne. »
La difficulté à identifier ces crimes s’explique en grande partie par l’amnésie provoquée par les substances administrées. Les victimes, privées de souvenirs, ne peuvent souvent ni comprendre ni nommer ce qu’elles ont subi. Cette spécificité rend la soumission chimique particulièrement insidieuse et difficile à poursuivre en justice.
Gisèle Pelicot, figure de proue malgré elle
Si cette campagne marque les esprits, c’est aussi en raison de la présence de Gisèle Pelicot. Devenue une figure internationale de la lutte contre les violences sexuelles à l’issue du procès des viols de Mazan, elle apparaît dans la dernière scène du film pour délivrer un message de prévention, invitant les victimes potentielles à contacter le Centre de référence sur les agressions facilitées par les substances (Crafs).
« Quand on lance une campagne de cette envergure, avoir la caution de ma mère, c’est un message hyperfort, estime Caroline Darian. Et c’est aussi un message d’espoir pour les victimes de dire qu’on peut se relever. »
Interrogée sur France Inter ce lundi matin, Gisèle Pelicot a réaffirmé sa fierté pour sa fille : « Je suis profondément reconnaissante pour tout ce qu’elle a fait. Cette campagne, pour Caroline, ça a été cinq ans de travail acharné. À travers son association M’endors pas, elle a su lever le voile sur cette violence, ce fléau, faire connaître les mots « soumission chimique » bien au-delà de nos frontières. C’est pour cela que j’ai tenu à lui apporter tout mon soutien, être à ses côtés. »
Un tournant dans la prise de conscience collective
En France, la problématique de la soumission chimique était peu connue jusqu’à la plainte, fin 2023, de la députée Sandrine Josso contre le sénateur Joël Guerriau, qu’elle accusait de l’avoir droguée en vue de l’agresser sexuellement. Depuis, il a été jugé coupable et condamné à quatre ans de prison, dont 18 mois ferme.
Un an plus tard, les viols subis par Gisèle Pelicot, assommée aux anxiolytiques par son ex-époux Dominique qui l’avait violée et livrée à des dizaines d’inconnus recrutés sur internet, ont achevé de révéler au grand jour ces pratiques criminelles. Son ex-mari a été condamné à 20 ans de réclusion criminelle en décembre 2024, à l’issue d’un procès au retentissement mondial.
Réalisée avec le soutien de Havas Paris, la campagne a également reçu l’appui de la ministre de l’Égalité femmes-hommes, Aurore Bergé. « La soumission chimique est une violence insidieuse », a-t-elle souligné dans une déclaration à l’AFP, rappelant que l’agresseur est par ailleurs souvent une personne connue de la victime — conjoint, ami, collègue ou membre de la famille.
Cette campagne nationale intervient dans un contexte où la justice tente également de rattraper son retard. Le parquet a récemment lancé un appel aux 250 victimes potentielles d’un haut fonctionnaire soupçonné de soumission chimique, tandis que des documentaires commencent à donner la parole à celles et ceux qui, longtemps, n’ont pas pu raconter.
Une prise de parole qui change la donne
Avec cette campagne inédite, Caroline Darian et Gisèle Pelicot espèrent transformer un tabou en enjeu de santé publique. L’objectif : permettre aux victimes de mettre des mots sur ce qu’elles ont vécu, et à la société tout entière de reconnaître une violence longtemps invisible. Car comme le rappelle le slogan de la campagne, l’absence de souvenir n’est pas l’absence de crime.




