En plein débat mondial sur l’intelligence artificielle, un spécialiste français du secteur appelle à garder la tête froide face aux avertissements alarmistes des grandes entreprises technologiques. Selon lui, ces discours apocalyptiques servent avant tout les intérêts commerciaux de ceux qui les prononcent.
Une succession d’alertes inquiétantes
Ces dernières semaines, un véritable tourbillon d’alertes sur l’intelligence artificielle a envahi les médias et les réseaux sociaux. Parmi les prises de parole les plus marquantes, celle de Jacob Coxon, chercheur passé d’OpenAI à Anthropic, qui a accusé les deux entreprises de « jouer avec nos vies » avant d’annoncer sa démission. Une déclaration spectaculaire qui a été suivie d’annonces similaires de la part d’OpenAI, d’Anthropic et de xAI, ces trois acteurs se disant désormais prêts à ralentir le développement de leurs modèles.
Ces messages, relayés massivement, ont de quoi nourrir l’inquiétude du grand public. Pourtant, certains experts estiment qu’il convient de prendre du recul avant d’y voir la confirmation d’une menace imminente pour l’humanité.
« Il faut garder la tête froide »
À contre-courant de la parole des géants du secteur, Laurent Daudet, enseignant à l’École normale supérieure (ENS) et lui-même fondateur de la startup d’IA générative LightOn, a livré plusieurs éléments de contexte dans un entretien accordé à BFMTech. Face aux récentes déclarations alarmantes, il estime qu’« il faut garder la tête froide et prendre un peu de recul par rapport à ces propos ».
L’expert invite notamment à se souvenir que des discours similaires avaient déjà été tenus en 2019, lors de la sortie de GPT-2. À l’époque, l’équipe d’OpenAI avait déclaré que le modèle était « trop dangereux pour être rendu public ». Une mise en garde qui, avec le recul, relevait davantage de la communication que d’une menace réellement existentielle.
Le marketing de la peur au service des géants du secteur
Selon Laurent Daudet, il faut se méfier du marketing de la peur, qui sert directement les intérêts des grandes entreprises technologiques. « Cela permet aux entreprises qui développent ces modèles de devenir de plus en plus secrètes sur la façon dont ces modèles sont conçus et déployés, tout en laissant entendre qu’ils ont une longueur d’avance infranchissable par leurs concurrents », résume-t-il.
Ce type de déclarations pourrait d’ailleurs se multiplier dans les mois à venir. Anthropic et OpenAI s’apprêtent à entrer en Bourse, et la concurrence technologique entre la Chine et les États-Unis ne cesse de s’intensifier. Autant de contextes qui incitent les acteurs du secteur à dramatiser leurs propres avancées pour mieux se positionner sur le marché.
Des enjeux bien réels derrière les fantasmes
Ces discours « apocalyptiques » ne doivent toutefois pas faire oublier des enjeux « bien réels », prévient le spécialiste. Parmi ceux-ci figurent les conséquences de l’intelligence artificielle sur l’emploi et l’éducation, mais aussi le coût environnemental croissant de ces technologies. Le fonctionnement des modèles d’IA repose en effet sur des centres de données bien concrets, particulièrement gourmands en énergie et en eau. Un volet qui fait déjà largement débat aux États-Unis, à quelques mois des élections de mi-mandat.
Alors que le développement de l’IA reste encore peu encadré, Laurent Daudet plaide pour davantage d’audits réellement indépendants. Il estime que la méthodologie de ces systèmes devrait être supervisée par un éventail plus large d’acteurs : les auteurs de logiciels libres, la société civile et les universitaires, et non uniquement les entreprises privées qui les conçoivent.
Des risques tangibles, mais pas d’IA rebelle à l’horizon
Sans aller jusqu’à l’extinction de l’humanité, des risques bien identifiables existent bel et bien. L’expert cite pèle-mêle la cybersécurité, la désinformation, l’emploi, le climat, l’éducation, mais aussi les déséquilibres économiques et la dépendance technologique.
En revanche, l’idée d’une intelligence artificielle super-puissante et rebelle laisse Laurent Daudet plus que sceptique. « On est encore très loin de quoi que ce soit qui pourrait s’apparenter à une « IA générale » », estime-t-il. Il rappelle avec malice que, même en aimant la science-fiction, il faut se méfier des fantasmes qu’elle induit, notamment ces visions anthropomorphistes qui prêtent des sentiments, des intentions ou une conscience à un simple algorithme. « Il y a toujours un humain qui a installé le modèle, un serveur physique qui le fait tourner, et encore un humain qui l’a lancé sur un jeu d’instructions », souligne-t-il.
L’expert reconnaît néanmoins que des progrès restent à accomplir sur la question de « l’alignement » des IA, c’est-à-dire ce qui définit leur intention et leurs valeurs. Ce paramètre, bien plus difficile à programmer qu’une formule mathématique pure, peut présenter des imperfections aux conséquences graves.
Ce qu’il faut retenir
Les avertissements spectaculaires des géants de l’intelligence artificielle sur les dangers existentiels de la technologie ne doivent pas être pris au pied de la lettre. Derrière ces discours alarmistes se cache souvent une stratégie commerciale visant à justifier la confidentialité des modèles et à intimider la concurrence. Les véritables enjeux, eux, sont bien plus concrets : emploi, éducation, environnement, cybersécurité et désinformation. Face à ces défis réels, la réponse passe par davantage de transparence et d’audits indépendants, plutôt que par la peur entretenue par les acteurs eux-mêmes.


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